CHOQ-FM: radio communautaire ou radio millionnaire?

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Il y a peu de temps, le conseil d’administration de la Coopérative radiophonique de Toronto ou, enfin, ce qui restait de ce conseil, à été révoqué par une Assemblée générale extraordinaire. Il faut le dire, le conseil avait volé en éclats bien avant. L’Assemblée ad hoc a donc mandaté onze nouveaux membres pour administrer CHOQ FM.

Je suis un des trois membres qui sont restés jusqu’au bout dans l’ancien conseil. Bien des questions me viennent à l’esprit depuis. Ai-je fait le bon choix en restant dans le CA? Aurais-je dû partir plus tôt?

Mais il y a quelques questions qui m’occupent l’esprit bien plus que les autres: Pourquoi en sommes-nous arrivés là? Pourquoi la crise? Qu’est-ce qui a fait qu’en quelques mois à peine, le conseil se sépare en deux groupes dont les membres soient capables d’une telle incompréhension pour qu’ils arrivent à se détester ou presque? D’où vient la cassure?

Je relis les courriels échangés, je parcours les procès verbaux… Plus je me plonge dans la paperasserie, plus le nom d’un homme d’affaires, appelons-le «Monsieur B», m’apparaît comme la source primordiale de discorde. En fait, le nom de celui qui se présente comme un messie de la radio revient comme un leitmotiv. 

Monsieur B est anglophone et veut passer pour un sauveur de la radio communautaire. Selon son CV, il est le co-fondateur d’un groupe média qui s’occupe du «sauvetage» des radios en difficulté. Je dirais qu’il est plutôt, et vous allez comprendre pourquoi, un pêcheur en eaux troubles d’entreprises de communication fragiles.

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L’histoire entre Monsieur B et CHOQ FM commence avant même que la Coopérative radiophonique de Toronto n’obtienne une licence pour diffuser. En 2003, il nous demande d’une façon anticipée une plage de programmation – de dix heures du soir jusqu’à six heures du matin – afin de diffuser de la musique techno, contre un payement annuel.

Le CA lui refuse cette première demande. Monsieur B insiste et, un peu plus d’une année après l’obtention de la précieuse licence par la Coop, il voit enfin son rêve se réaliser et signe un contrat avec CHOQ FM.

Le CA de l’époque – dont je fais partie – lui accorde pour une année la plage de programmation demandée contre 50 000 dollars et à condition qu’au moins 50 pourcents de l’animation soit faite en français. Monsieur B nous couvre de garanties verbales et écrites dans ce sens… Malheureusement, «CHOQ FM» est le seul mot en français prononcé pendant plus d’un an par les animateurs de Monsieur B. Avec un fort accent anglais d’ailleurs…  

De plus, disons entre parenthèses que jamais la somme convenue n’a été payée intégralement!

Cette histoire du partenariat entre Monsieur B et CHOQ FM aurait pu s’arrêter là. Assez péniblement, il est vrai, mais sans être catastrophique non plus…

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Cependant, vers la fin 2006, Monsieur B apprend que notre radio francophone est en difficulté et nous offre ses services pour nous «sauver». Comment? Tant sa logique que sa solution sont simples: puisque, selon lui, une radio francophone ne marche pas à Toronto, et puisque toutes les radios anglophones gagnent beaucoup d’argent, et bien, on n’a qu’à transformer la moitié de la programmation francophone en anglais et nous allons devenir une radio millionnaire! En un an!

Vous n’en croyez pas vos yeux? Je vous propose de parcourir le document officiel qui formule cette proposition, document daté du 1er novembre 2006, et qui constitue depuis un casse-tête chinois de la radio francophone.

Le document s’intitule Strategic Plan for Mr. Lamine Diallo and the Board of Directors of CHOQ FM 105.1 – Coopérative Radiophonique de Toronto, prepared by: Monsieur B & PD (le nom d’une entreprise de communications).

Comme le document est entièrement en anglais, permettez-moi de citer les phrases en original, pour ne pas être soupçonné d’avoir dénaturé leur contenu lors de la traduction. Le document est important dans la mesure où c’est lui qui a suscité toute une histoire d’amour et de haine…

La proposition de Monsieur B commence par un constat amer et une main tendu (je ne commenterai pas la sincérité de ses dires): «We watch sadly as your organization struggles with day to day operations of a radio station. It is obvious that there is a lack of resources and now this started to hurt your personnel, content overall. We wanted to express our concern in this regard as we would like to see CHOQ be successful».

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Suit le diagnostic: «Your current material seems to indicate that CHOQ targets a share audience of the radio station of 200,000 French Speaking in Toronto???, that is less than 5% of the total population of the GTA…». … «This will be in competition for audience with two Radio-Canada stations in the market and is limited to the “listening” audience which further reduces the target of the station to a very minimal. Consider that CJBC (Radio-Canada 90.3 FM), has been broadcasting for a while, yet it has never achieved any audience share beyond 0.2, currently at 0.1, this is the % (share) of the total GTA audience that they reach accordingly to BBM. Rates are charged in radio based on an ultimate “cost per thousand” listeners (and offered as “share” rating points”, etc) which at the end means CHOQ rates will be determined by the “quantity of audience” that you reach and how often “frequency” you can reach them. Greater GTA has population of approx 8.6 million, you are competing in a marketplace where other stations (including Ethnic stations) have HUGE bigger target audiences than your proposed target of 200,000.»

Conclusion quant au diagnostic: «When you consider your CRTC conditions of licence and current direction of station, you will get the Provincial and Federal government subsidized buys as most ethnic and cultural organizations get, but it would be impossible to get real revenues from business at large in the greater GTA marketplace.»

La solution est simple: remplacer le français par un peu d’italien, portugais, espagnol, roumain, et, surtout, anglais, afin d’élargir notre panel commercial. Je cite: «For the segment 7 pm to 10 pm we have chosen music format of dance electronica music largely in French (CHOQ 65 related nationalities) to be complimented with Italian, Portuguese, Spanish, Romanian, Brazilian and English dance electronica music tracks, all languages/cultures that originate from Latin and the spoken word is most likely to be understood and reflect the population of the GTA while enhancing the commercial appeal of CHOQ».

Quelles sont les tâches du conseil d’administration dans cette entreprise de transformation de la radio CHOQ FM? Monsieur B les résume en cinq points. Je cite:

1. «Board of Directors needs to decide whether it wants to try to make a compelling case that in order to remotely begin to meet its Financial Projections. There must be a trade off in relation to devoting a portion of the broadcast day to English-Language programming which will provide a much needed steady stream of advertising revenue to be shared with the provider of the English segments.» Remarquez que Monsieur B ne parle plus de «langues latines», mais juste de l’anglais…

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2. «In order to reasonably meet the Programming Conditions of Licence (COL), the licencee must be able to convince the CRTC that such a scenario is both necessary for the survival of CHOQ-FM and its overall service to the Toronto French-Speaking community but also faces the reality that the commitments made in the original CRTC application were considerably too optimistic and based upon faulty premises in the consulting reports that were commissioned at that time». Monsieur B pense nous avoir convaincu par sa logique sans faille que l’anglais est la seule chance de la francophonie, et nous suggère gentiment, aux administrateurs du CA, de convaincre à notre tour le CRTC! Les convaincre que les francophones se sont trompés, que nous ne sommes pas capables d’avoir une radio communautaire à Toronto, et que notre demande initiale était beaucoup trop optimiste et basée sur des fausses permises! Ni plus, ni moins!

3. «This will involve “eating crow” in a diplomatic manner and not giving the impression that the concept of a French community radio station in Toronto will not work, but rather, needs flexibility from the Commission, primarily in terms of the COL which specifies that 100% of the programming be broadcast in French. This is somewhat analogous to an Ethnic station requesting permission to jiggle the languages and ethnic groups to which its programming is directed, based on changing circumstances and the reality of the marketplace.» Attention donc: il ne faut pas aller trop loin dans l’auto-dénigrement! Il ne faut pas se suicider non plus… Monsieur B a (encore) besoin de nous!

4. «In order for the above to be successful, support will need to be obtained from the present French listening audience that, so to speak, half a French community FM stations is better than no station at all.» Continuons donc le raisonnement… Après avoir convaincu le CRTC, le CA devrait convaincre la communauté que mieux vaut juste la moitié de notre radio que pas de radio de tout!!!

5. «Discussions need to take place with the proper CRTC staff in order to lay the groundwork for an application to change certain COL’s and have a reasonable chance of obtaining Commission approval. It is never easy to obtain such permission only partway through the first licence term but where there is a will, there is a way». Je me demande aujourd’hui encore ce que «where there is a will, there is a way» veut insinuer…

À la fin, Monsieur B nous fait miroiter ses millions de dollars. Je cite de nouveau:

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Estimated CHOQ 105 billings would get (after proper launch and established format)

7pm to 10 pm = 3 hours at $1k per hour (A combination of 5 sec spots at $15 to $25 @ ; 30 sec spots at $50 @ and/or 60 sec @ $100) x 3 = $3k per day x 7 = $21k per week x 52 weeks = $1.09 million

10 midnight to 6 am = 8 hours at 50% ratio (A combination of 5 sec spots at $15 @ ; 30 sec spots at $25 @ and/or 60 sec @ $50) = $.500 per hour x 8 = $4k x 7 = $28k per week x 52 weeks = $1.45 million

Monsieur B joue avec les millions, il est vrai, mais seulement sur le papier. Il n’a jamais été capable de nous payer les 50 000 dollars qu’il nous devait pour la programmation de dix à six! Monsieur B ne s’engage envers CHOQ FM qu’à faire une étude et assurer des conseils techniques! Dans une lettre qu’il envoie au CA, Monsieur B s’auto-confère même le titre de «Managing Director» de, je cite, «Energy 105.1 SHOCK FM». (Sic)!!!

Voilà, vous avez découvert toutes les propositions contenues dans le projet qui ferait de CHOQ FM une «radio millionnaire». C’est ce document qui a généré des passions. C’est une controverse qui a dégénéré au fil des mois en guerre des tranchées dans le dernier conseil.

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Un projet que certains de CHOQ FM ont adoré et que d’autres, au contraire, ont détesté. Je fais partie de la dernière catégorie. Je le trouve mensongère. Je le trouve arrogant. Je le trouve méprisant. Je le trouve insultant. Tant pour les administrateurs du conseil que pour la communauté francophone toute entière.

Beaucoup de mots ont été dits… Surtout, depuis quelques mois quand on nous a expliqué que la messe était dite et que, je cite, «la situation financière et le redressement financier de la radio demanderont de prendre certaines décisions qui viendront inévitablement modifier la programmation ou du moins la structure des services qui seront offerts à la communauté… Il y aura un changement au niveau de la programmation des émissions bénévoles et ce, afin de tenir compte de l’entente avec Monsieur B et du sérieux des bénévoles».

Moi-même j’ai utilisé parfois des mots blessants à l’adresse des amis de Monsieur B de CHOQ FM. Je m’en suis excusé à l’époque, je le fais encore une fois. Mais le projet, lui, je ne pourrais jamais le tolérer…

Depuis octobre dernier, Monsieur B a trouvé de bons «avocats», des personnes bien placées à Ottawa et dans le Nord ontarien pour promouvoir son projet. Malgré cela, malgré les promesses, malgré les menaces, Monsieur B n’a pas réussi à imposer son dessein à l’ancien conseil… Mais l’ancien conseil n’a pas été lui non plus capable de refuser formellement le projet de Monsieur B avant que l’Assemblée le révoque…

Le plus dommageable est le fait que les membres de la Coop n’aient jamais été mis au courant de ce projet. Ni lors de l’Assemblée générale annuelle en 2006, ni, dernièrement, lors de cette Assemblée extraordinaire… Pourquoi? Pour «garder un semblant de cohésion», puisque certains croyaient et croient encore qu’ils pourront faire passer le projet sans l’acceptation de la communauté…

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Veut-on vraiment une radio millionnaire? Que faire alors des communautés francophones? Ces communautés-là ont demandé au CRTC une radio où les francophonies de Toronto puissent avoir le droit à l’écoute et à la parole. Une radio où toutes les communautés francophones puissent s’y reconnaître! Une radio où chaque communauté puisse s’exprimer!

Nous disions à l’époque «la francophonie dans sa plus belle diversité torontoise». Nous avons des comptes à rendre à ces communautés-là. Dans mon esprit, ces communautés-là arrivent avant tout intérêt personnel! 

Ces communautés-là arrivent avant les millions de Monsieur B, n’en déplaise à certains. Les communautés francophones n’ont pas donné leur appui pour écouter la techno de Monsieur B et des animateurs anglophones, 11 heures sur 24!!! Onze heures de techno en anglais, pendant que Radio MREF n’a pas de place sur nos ondes! Onze heures de techno en anglais pendant que des associations de toutes sortes et des communautés francophones cherchent un média pour s’exprimer. Non pas pour faire juste des annonces, mais pour avoir un temps à elles… L’heure hebdomadaire offerte au programme (excellent d’ailleurs) du Centre francophone de Toronto n’est point suffisante…

Avons-nous les moyens de garder l’esprit communautaire de cette radio? Mille fois oui! Rien ne serait plus faux que de rendre les communautés francophones responsables de la crise financière actuelle, d’affirmer que les francophones ne peuvent pas se permettre d’avoir leur propre radio communautaire. Une radio entière, pas la moitié! Rien ne serait plus dangereux que de chercher ailleurs que dans les communautés francophones de Toronto la solution à cette crise!

Cette lettre ne cherche pas la polémique avec qui que ce soit. Ni avec les partisans de Monsieur B de l’ancien CA, et d’autant moins avec les administrateurs de l’actuel dont certains n’ont peut-être jamais entendu de ce projet destructeur.

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Cette lettre veut juste lancer un débat sur notre radio communautaire. Un débat qui ne veut pas entrer dans des querelles personnelles… Puisqu’en fin de compte, au-delà des querelles, au-delà de la légitimité ou de la non-légitimité du nouveau CA, au-delà de tout statut ou règlement, il reste cette question: que veut-on de notre radio? Une radio communautaire ou une radio millionnaire?

Si les nouveaux administrateurs de CHOQ FM donnaient des garanties que Monsieur B n’était plus un partenaire de la Coop, et que son projet avait été rejeté, ce débat serait probablement clos avant de commencer.

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