Ce Sénat que Harper aurait pu abolir

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Le scandale des sénateurs conservateurs corrompus colle à Stephen Harper comme celui des commandites à Jean Chrétien et celui d’Airbus à Brian Mulroney. Du moins dans les rêves de ses adversaires: on verra si ça tiendra la route jusqu’au 19 octobre.

Airbus n’était finalement qu’une affaire de pot-de-vin comme il s’en est offert et accepté par milliers dans toutes les juridictions; sauf que quand la valise de billets est posée directement sur le bureau du premier ministre, c’est gros.

Les commandites étaient un détournement de fonds pareil à ceux qui accompagnent d’innombrables initiatives gouvernementales; sauf que c’était associé à la promotion de l’unité nationale.

De la même façon, le dédommagement secret de Mike Duffy par le bras droit du PM n’est qu’une magouille politique de plus dans un milieu qui carbure à ce genre d’arrangements en marge de la moralité et/ou de la légalité. Autre exemple: Katheen Wynne qui offre à un candidat de se désister en échange d’un poste dans la fonction publique.

Immoral? Illégal? Y a rien là?

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C’est un scandale dont Stephen Harper porte l’entière responsabilité, non seulement parce que c’est lui qui a nommé Duffy et quelques autres sénateurs controversés dont il a perdu le contrôle, mais surtout parce qu’il a toujours refusé de discuter avec les provinces de l’abolition du Sénat… car le premier ministre n’aime pas ce genre de palabres.

Or, la démocratie exige de nos élus qu’ils continuent de rencontrer régulièrement d’autres élus de tous les partis, des médias de toutes tendances, des experts qui peuvent se contredire, des chambres de commerce autant que des syndicats, le plus grand nombre de citoyens possible, pas seulement en campagne électorale mais bien tout au long de leur mandat.

Harper n’est pas le seul fautif ici: la plupart de nos chefs politiques ont tendance à ne fréquenter que des complices et ne s’aventurer qu’en terrain familier.

Cet été, Fox News et Rebel Media ont rapporté négativement que le commentateur/comédien Jon Stewart ait rencontré Barack Obama en privé à quelques reprises, démontrant selon eux son biais «liberal» (au sens américain du terme), voire son rôle de propagandiste du Parti démocrate.

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Personnellement, c’est plutôt le fait qu’Obama n’ait jamais invité Peter Schiff à discuter d’économie ou Judith Curry à jaser climat qui me déçoit. (Au tout début de son mandat, en 2009, le président avait participé à une soirée chez George F. Will avec quelques autres chroniqueurs conservateurs, mais il fraye plus souvent avec ses admirateurs confirmés.)

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Certains, au Parti libéral ou à la FCFA, jonglent encore avec des projets de réforme du Sénat, plus ou moins «égal, élu et efficace» comme le proposait l’ancien Reform Party.

Le NPD, qui n’a aucun sénateur, n’ayant jamais exercé le pouvoir à Ottawa, a toujours été abolitionniste. C’est probablement aujourd’hui le sentiment de la majorité des Canadiens.

Jusqu’à tout récemment, Harper prônait l’abolition si nécessaire, mais pas nécessairement l’abolition si quelqu’un avait une meilleure idée. Il doit regretter amèrement son inaction, lui qui promet maintenant de ne plus jamais nommer de sénateurs, un geste puéril et probablement inconstitutionnel. N’importe quoi sauf la solution évidente: réunir les premiers ministres et en parler!

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Justin Trudeau, lui, a désinvité les sénateurs libéraux des réunions de son caucus parlementaire, un autre geste purement symbolique.

La fascination de la plupart des médias pour l’affaire Duffy – participant à ce que certains chroniqueurs moins excités appellent le «Harper Derangement Syndrome», une haine maladive de Harper – est inversement proportionnelle à son importance réelle. Et c’est l’été: il ne se passe pas grand-chose d’autre.

Les journalistes sont toujours à l’affût d’un autre Watergate et, comme dans la tempête qui a emporté le président Nixon, l’affaire Duffy devient encore plus intéressante lorsqu’on cherche à l’étouffer et qu’on se met à mentir.

Harper aurait dû s’en tenir à la vérité, embarrassante mais plus simple: Mike Duffy ne voulant ou ne pouvant pas rembourser le Sénat, on a trouvé de l’argent privé. Pas de détournement de fonds publics, qu’importe ce que le premier ministre savait et quand il le savait, c’est un incident qui aurait été vite oublié.

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Les faits sont d’une banalité affligeante:

Mike Duffy est originaire de l’Île-du-Prince-Édouard mais a surtout habité et travaillé à Toronto et Ottawa. Nommé sénateur représentant l’Î.-P.-É. (apparemment son ambition de toujours), il se fait rembourser une foule de dépenses de voyage et d’hébergement auxquelles il n’aurait pas droit. Ce n’est toutefois pas son avis, et il continue de contester la demande de remboursement du Sénat.

On découvre alors que le Sénat n’avait aucun mécanisme de vérification des dépenses de ses membres: on remboursait sur l’honneur!

Le premier ministre (personnellement ou par l’entremise de ses gens) demande à Duffy de rembourser 90 000 $ au trésor public; celui-ci refuse, par principe ou parce qu’il n’en a pas les moyens.

Nigel Wright, le chef de cabinet de Harper qui est millionnaire et qui serait très chrétien, donne 90 000 $ à Duffy pour qu’il admette son erreur et rembourse le Sénat. (C’est ce geste qui est à l’origine de l’accusation de «corruption de fonctionnaire» parmi celles qui font l’objet du procès actuel.)

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S’arranger pour que le Parti conservateur fournisse la somme aurait été considéré mais rejeté par les conseillers du premier ministre (qui est aussi le chef du Parti), de crainte d’irriter les membres, qui veulent que leurs dons servent à une cause plus noble. Plus simple de tout balayer sous le tapis, a-t-on finalement décidé, quitte peut-être à trouver plus tard une façon de dédommager Nigel Wright.

Harper prétend que ça s’est fait à son insu, qu’il croyait que Duffy avait tout simplement cédé et remboursé lui-même le Sénat. Pour entretenir cette fiction, il a congédié Nigel Wright quand les vrais détails sont sortis. Celui qui l’a remplacé, Ray Novak, participait pourtant aussi aux discussions, de même que le conseiller juridique du premier ministre à l’époque, Ben Perrin, qui n’a apparemment rien signalé d’illégal.

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L’affaire a dégénéré en enquêtes de la GRC et en poursuites judiciaires. Beaucoup de bruit pour des erreurs stupides mais pas, me semble-t-il, pour des actes criminels. Des millions de dollars dépensés pour en récupérer quelques milliers, ou seulement pour finir par émettre un blâme officiel à l’endroit de Duffy, Wright ou Harper.

Même enflure du côté du rapport du vérificateur général sur les dépenses de tous les sénateurs: un audit qui a coûté 23,5 millions $ pour finir par épingler moins d’un million $ de dépenses «non conformes» d’une trentaine de sénateurs ou d’ex-sénateurs conservateurs et libéraux entre 2011 et 2013.

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On a déjà trois paliers de gouvernements au pays, en plus du système judiciaire, d’importantes organisations civiles, de groupes d’intérêts influents et de grands médias. Le Sénat est superflu. Que le prochain premier ministre et ses homologues provinciaux nous en débarrassent svp.

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