Le point sur le tréma

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Publié 20/01/2015 par Martin Francoeur

Dans ma plus récente chronique, il était question de Noël. De l’origine du mot, de son emploi dans des expressions, de ses particularités grammaticales. En écrivant cette chronique, je me suis soudainement demandé d’où pouvait bien venir ce tréma qu’on dépose sur le «e» de «Noël».

Après tout, le tréma n’est pas un signe diacritique très fréquent dans la langue française. Et «Noël» est certainement le mot le plus connu parmi ceux qui ont cette particularité d’avoir une lettre accentuée d’un tréma.

Voyons d’abord d’où nous vient ce mot curieux, à consonance vaguement italienne mais qui pourtant nous vient du grec. Le mot, tel qu’il s’écrit aujourd’hui, est apparu dans la langue française en 1762 comme nom, mais était déjà accepté comme adjectif depuis 1680. Pourquoi comme adjectif? Parce que dès le début du dix-septième siècle, on avait déjà l’expression points trematz pour désigner ces deux petits points curieux.

Le mot est emprunté au grec trêma, trêmatos, qui signifie orifice, trou ou ouverture, plus particulièrement lorsqu’on voulait désigner les points gravés sur un dé. Le nom grec en question est lui-même dérivé d’un verbe, titran, qui signifie trouer, percer.

Le Dictionnaire historique de la langue française de Robert nous dit que le mot a été emprunté par les imprimeurs de la Renaissance avec le sens figuré: signe de deux points que l’on place sur une voyelle. Dans le dictionnaire Richelet (vers 1680), on disait: e, i, u trêma. Puis, aux dix-huitième siècle, on voit apparaître le nom: un tréma. Avec l’accent aigu au lieu de l’accent circonflexe. D’usage technique jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, le mot est devenu usuel, avec le sens étymologique de trou.

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Voilà pour l’histoire.

Aujourd’hui, ce que l’on sait du tréma, c’est qu’il nous oblige à faire un peu de gymnastique de doigts quand on écrit à l’aide d’un clavier d’ordinateur. On cherche toujours le tréma sur un clavier. Le signe n’a pas la même notoriété que l’accent aigu. Sur les vieilles dactylos, il fallait d’abord taper la lettre «e», revenir dessus et taper les guillemets anglais («) par-dessus!

En français, le tréma sert à indiquer qu’une voyelle ne forme pas de groupe unique avec la voyelle précédente et qu’elle se prononce séparément. Sans le tréma, le mot cocaïne se prononcerait comme le mot gaine. Le tréma nous indique que les lettres a et i doivent être prononcées séparément.

C’est sur la lettre i que se dépose, le plus naturellement, le tréma. Une règle nous indique d’ailleurs que tous les mots français qui comportent les sons ide, ine, ique ou isme suivant un a ou un o, s’écrivent tous avec un tréma sur le i. On n’a qu’à penser à des mots comme cocaïne, laïque, prosaïque, hébraïsme, bizarroïde, négroïde, égoïsme, archaïsme, dadaïsme, judaïsme, égoïne, stoïque, héroïsme, héroïne, maoïsme, taoïsme, shintoïsme. Il y en a d’autres, bien sûr, mais ces exemples sont ceux qui démontrent le mieux la règle en question.

On retrouve aussi le i tréma (ï) avec la lettre u, dans des mots comme ambiguïté, amuïr, amuïssement, contiguïté, exiguïté, inouï, inouïe, ouï-dire, ouïe et ouïr. Par ailleurs, il arrive que le tréma soit sur la lettre e, toujours avec la lettre u. Dans ces cas, le tréma sert à indiquer que le udoit se prononcer après la lettre g. Un exemple? L’adjectif ambiguë qui, sans le tréma, rimerait avec figue. Il n’y a que six autres adjectifs féminins qui prennent un tréma sur le e et ce sont: aiguë, béguë, contiguë, exiguë, subaiguë et suraiguë. Notons que les noms besaiguë et ciguë, de même que certaines formes du verbe arguer (j’arguë), suivent aussi cette forme.

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Puis il y a tous ces mots, qui ne suivent aucune règle particulière et qui voient apparaître un tréma sur une de leurs voyelles. Sont-ce des coïncidences? Est-il normal que nous les haïssions parfois? Pourtant, le tréma est un signe tout à fait inoffensif, plutôt mignon, même. Sans lui, nous n’aurions pas de Taïwanais, d’Haïtiens, de Thaïlandais, d’Azerbaïdjanais, de Jamaïcains ou de peuples des Caraïbes. Les aïeux et les païens n’existeraient pas. Non plus que le dalaï-lama.

On ne pourrait pas écouter jouer les banjoïstes, les hautboïstes ou les virtuoses de la balalaïka. Pas de moïse, de faïence, de caïman, de naïade, d’astéroïdes, de glaïeul, d’hémorroïdes, de canoë, de camaïeu, de coït ou de baïonnette. Ce serait un véritable capharnaüm, un monde kafkaïen, une paranoïa! On en parlerait dans tous les tabloïds!

Finalement, le tréma est probablement moins rare que l’on pense…

Auteur

  • Martin Francoeur

    Chroniqueur à l-express.ca sur la langue française. Éditorialiste au quotidien Le Nouvelliste de Trois-Rivières. Amateur de théâtre.

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