Tout quitter pour vivre (1)

Anciennes piastres du Sud-Vietnam avant la chute de Saigon.

25 août 2015 à 9h21

Lê-Phuong, sexagénaire native de Saigon, célèbre ses 40 ans de vie au Canada cette année. Notre premier pays, c’est notre mère. On immigre une première fois lorsqu’on sort d’elle, pour faire face à son propre destin. Voici leur histoire de réfugiée, de la mère à la fille.

La mère de Lê-Phuong est née en 1926 dans la petite province de Rach-Gia au Sud Vietnam. Nguyêt Anh vit une enfance heureuse au sein d’une famille aisée jusqu’en 1941 où «le Japon envahit le Vietnam en une seule nuit», raconte-t-elle dans ses mémoires.

Le Viet Minh, ligue pour l’Indépendance du Vietnam, voit le jour dans le but de lutter contre l’impérialisme français et japonais, générant une période de guerre civile incessante avec les guérillas. «La vie de tous les jours devient particulièrement périlleuse, non pas dans les grandes villes sous le contrôle des Japonais, mais dans les villages en milieu rural. Pour cette raison, mon père m’envoya vivre à Saigon», rapporte Nguyêt Anh.

Installée avec ses deux sœurs dans un couvent de la capitale vietnamienne, Nguyêt Anh connaît une seconde fois le chaos lorsqu’en 1942 les alliés des Nations-Unies entrent en guerre contre le Japon et l’Allemagne. La mère de Lê-Phuong doit encore se camoufler sous les bombes. Elle se marie à Saigon en 1950 en toute intimité.

«Il était très dangereux d’organiser tout événement social. La guérilla pouvait à tout moment lancer des grenades pour nous terrifier ou nous tuer.» Quatre ans plus tard, les Accords de Genève (1954) divise le Vietnam: Nord et Sud. La guerre civile éclate à nouveau: entre le communisme du Nord et le Sud Vietnam.

Malgré la guerre ininterrompue, Nguyêt Anh mène une vie familiale nantie grâce au statut de son mari, ingénieur civil promu conseiller technique auprès du Président du Vietnam. En cinq ans elle donne naissance à quatre enfants, dont Lê-Phuong, son unique fille.

En 1972 les militaires américains commencent à quitter le Vietnam petit à petit, bien que le conflit se poursuive encore durant trois ans. «Chaque province est tombée irréversiblement jusqu’en avril 1975, où le Président du pays annonçait par radio la perte totale du pays», cite Nguyêt Anh. Le 30 avril 1975, Saigon est tombée aux mains des troupes communistes nord-vietnamiennes.

Les Américains, contrôlant l’aéroport de Saigon, ont évacué en catastrophe leurs ressortissants de la capitale avec des milliers de Vietnamiens proches de l’ancien régime craignant pour leur vie dont Lê-Phuong et ses parents. «C’était le vaste exode sous les bombardements. Nous avons dû tout quitter, sans savoir ce qui nous attendait», témoigne Lê-Phuong. «On est rapidement montés à bord sans bagages ni nourriture, pêle-mêle, en troupeaux. Je me suis retrouvée entassée au milieu de centaines de rescapés, séparée de mes parents.»

Première destination: Subic Bay, sur la côte ouest de l’île de Luçon aux Philippines. Située en bordure de la mer de Chine du Sud, l’île fut le siège d’une importante base de la marine de guerre des États-Unis jusqu’en 1992. Puis ils ont continué jusqu’à Wake Island, petite île dans le nord de l’océan Pacifique sous la gérance des États-Unis, entre Honolulu et Guam. «C’est là que j’ai récupéré mes parents», explique Lê-Phuong.

Parmi des centaines de réfugiés, la famille poursuivit le voyage sous la protection du Comité international de la Croix-Rouge jusqu’en Californie. À leur arrivée, tous ont été placés dans les baraques du camp Pendleton. «La vie dans le camp était pénible. On dormait en groupe de 40 personnes par baraque. Les nuits étaient froides. Il y avait des douches communes et on devait faire la queue interminable à l’heure des repas» détaille Lê-Phuong.

«La première nuit à Pendleton, au milieu de nulle part, a été très difficile», se rappelle la réfugiée. «Tout le monde pleurait. On venait de perdre notre patrimoine, sans aucune idée du futur. Pour notre part, on avait laissé derrière nos chers ainés, une immense fortune, le souvenir de mon enfance choyée, entourée de 14 serviteurs au sein d’un grand domaine.»

Plusieurs mois après leur installation dans les camps, on demanda aux réfugiés de choisir leur nouveau lieu d’établissement. Les parents de Lê-Phuong décidèrent de rester aux États-Unis alors que leur fille, à l’esprit indépendant, prit la décision de partir à Montréal en milieu francophone.

Elle détenait un diplôme en pédagogie et un baccalauréat de l’enseignement secondaire en philosophie et lettres. Elle avait aussi enseigné le français au Collège Fraternité, institution privée à Saigon, durant un an et demi. En 1974, Lê-Phuong avait amorcé ses études de droit qu’elle avait dû abandonner pour fuir le danger suite à la chute de la capitale vietnamienne.

Au début des années 1970, la grande instabilité politique sévissant au Vietnam avait incité ses parents à envoyer ses trois frères étudier à l’étranger, l’un d’eux, Van, à l’École Polytechnique de Montréal; ce dernier parraina Lê-Phuong. La jeune femme de 22 ans arrive à Montréal vers la mi-octobre 1975, où elle commença à faire connaissance avec l’arrivée de l’hiver.

(À suivre)

* * *

Cette chronique est une série de petites histoires tirées de mon imaginaire et de faits vécus, dont j’ai été témoin au cours de mon long chapitre de vie parmi le monde des expatriés et des immigrants. Un fil invisible relie ces gens de partout selon les époques, les lieux, les événements, les identités et les sentiments qu’ils ont traversés. – Annik Chalifour

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