Sortir de l’enfer (2)

Grau-du-Roi, département du Gard, Sud de la France.

2 novembre 2015 à 15h01

Laurence, ses deux adolescents de 14 et 15 ans et leur chien, arrivent chez son oncle à Mississauga (Ontario) en juillet 2005. «On est arrivés sans rien d’autre que six sacs d’effets personnels, j’avais tout vendu avant de quitter le Sud de la France et acheté trois billets aller-simple», détaille-t-elle.

«On devait maintenant tout recommencer à partir de zéro avec un bagage émotionnel très lourd à porter», explique la nouvelle Canadienne, qui était alors âgée de 45 ans. «Nous avons vécu chez mon oncle durant une année. Au bout de quelques mois, j’ai déniché un emploi comme représentante bilingue auprès de la clientèle chez Joanne Fabrics, une entreprise de vente de tissus. Cela m’a permis d’acquérir une modeste indépendance financière et de ressentir un petit renouveau de confiance en moi.»

«J’ai dû déployer de grands efforts, sans aucun soutien, afin de me réapproprier ma dignité après l’avoir perdue au bout d’une décennie de harcèlement moral et aussi pour soutenir mes enfants dans leur adaptation à leur nouvel environnement nord-américain.»

«Il m’a fallu aussi faire preuve d’une grande humilité au cœur de cette nouvelle situation de vie où d’une part je ne retrouvais plus le confort de ma bourgeoisie belge et d’autre part ne pouvais utiliser mon diplôme de maitrise en sciences politiques acquis à Louvain. Seules mes compétences langagières m’ont aidée, la connaissance du français et de l’anglais. Je parle aussi l’allemand et le néerlandais», témoigne Laurence.

En 2007, elle obtient un second boulot via l’agence de placement Anne Whitten; cette fois-ci comme conseillère des ventes au siège social canadien de l’entreprise de cosmétiques Mary Kay à Mississauga. «J’y suis restée jusqu’en 2011. Entretemps nous avons quitté mon oncle pour vivre de nos propres ailes. On avait terriblement soif de se retrouver à trois, mes enfants et moi, en toute intimité, de se solidariser face à notre nouvelle expérience canadienne.»

La vie a suivi son cours. Le fils de Laurence s’est fait un ami québécois, Philippe, à l’école secondaire catholique Sainte-Famille de Mississauga. De fil en aiguille Laurence a rencontré Denis, le père divorcé de Philippe. «Nous sommes tombés en amour – comme on dit ici – de façon totalement inattendue en 2007. Depuis 2008 nous faisons vie commune à Toronto et planifions de nous marier l’an prochain. Depuis les tous débuts de notre relation Denis m’appuie dans mon cheminement de réconciliation avec moi-même. Son soutien constant me permet de croire que l’amour existe encore», confie-t-elle.

Vers la fin de 2010 Laurence termine sa lecture inachevée depuis 2001 du livre Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien de Marie-France Hirigoyen. Suite à une formation de coach, elle lance sa propre entreprise de coaching de femmes en ligne qu’elle a géré durant deux ans (2011-2013) «pour à la fois aider d’autres femmes victimes d’abus à s’en sortir mais aussi pour me soigner de ma vie douloureuse antérieure».

À partir de 2013, la nouvelle Franco-Ontarienne aspire à vivre davantage en français au sein de la région torontoise. Laurence décide de s’investir bénévolement auprès d’organismes franco-torontois à but non lucratif dont, entre autres, Oasis centre des femmes, l’Association des femmes d’affaire francophones, et d’écrire son autobiographie…

«Ma seconde vie au Canada, depuis 10 ans, contribue à mon processus de guérison. Mon implication depuis quelques années dans le secteur de l’éducation de langue française au palier postsecondaire favorise mon intégration socio-économique à la vie torontoise. Toutefois mon contexte intérieur reste vulnérable. Je ressens que mon projet de livre m’aidera à vaincre mes peurs, à tourner définitivement la page sur ce chapitre destructeur de ma vie.»

«Quant à mes deux enfants, devenus jeunes adultes, ils n’ont pas de regret d’avoir quitté la France. Ils embrassent tous deux la vie canadienne dans toute sa richesse culturelle et sociale. Nous n’avons aucun désir de retourner vivre en Europe. Ma mère âgée nous a rejoints. Le vieux continent est dernière nous. Le spectre du harcèlement moral disparait aussi petit-à-petit avec l’amour de Denis et le sentiment que la vie peut reprendre un sens après l’abus.»

Laurence dédie son histoire à toutes celles pour qui l’immigration est la porte de sortie de l’enfer.

* * *

Cette chronique est une série de petites histoires tirées de mon imaginaire et de faits vécus, dont j’ai été témoin au cours de mon long chapitre de vie parmi le monde des expatriés et des immigrants. Un fil invisible relie ces gens de partout selon les époques, les lieux, les événements, les identités et les sentiments qu’ils ont traversés. – Annik Chalifour

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