Le cerveau multitâches, un mythe?

Lorsque nous devons alterner rapidement entre deux tâches, nous risquons de perdre le fil de certaines informations.
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Publié 29/06/2017 par Nathalie Kinnard

Dans une société qui rime avec productivité, nous sommes portés à mener plusieurs dossiers de front, que ce soit au bureau, à la maison ou à l’école. Mais notre cerveau peut-il réellement faire plusieurs choses à la fois? Coup d’œil sur ce qu’en disent les spécialistes de la matière grise.

Les nouvelles technologies de l’information nous donnent l’impression de pouvoir faire plusieurs tâches en même temps. Un travailleur répond à un courriel tout en parlant au téléphone. Un jeune fait ses devoirs tout en discutant sur Facetime avec un ami. Un professionnel assiste à une réunion tout en tweetant. D’où l’expression «multitâches», qui s’est rapidement invitée dans le vocabulaire courant.

Selon une recherche publiée récemment par une équipe américaine dans les Annals of Emergency Medicine, de même que selon Sylvain Baillet, professeur au département de neurologie et de neurochirurgie de l’Université McGill, le multitâches consiste à réaliser au moins deux tâches simultanément, c’est-à-dire que notre cerveau les traiterait exactement en même temps.

Le cerveau cligne

Toutefois, c’est là que se situe le débat. Le cerveau peut-il vraiment traiter deux tâches en même temps?

Les neurologues français Étienne Koechlin et Sylvain Charron, du Laboratoire de neurosciences cognitives de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), ont utilisé l’imagerie médicale pour analyser l’activité cérébrale de personnes en mode multitâche. Leur conclusion publiée dans Science en 2010: le cerveau n’est pas en mesure de réaliser plusieurs tâches de manière strictement simultanée.

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En fait, plusieurs zones peuvent s’activer en même temps, mais le cerveau ne traitera qu’une seule tâche à la fois. La zone préfrontale, située à l’avant du cerveau, assure une forme de coordination et de planification, un peu comme un commutateur permettant au cerveau de passer d’une tâche à l’autre en quelque 100 millisecondes (soit 0,1 seconde).

Sylvain Baillet et ses collègues Claire Sergent et Stanislas Dehaene, du Laboratoire Psychologie de la perception de l’Université Paris Descartes, soutiennent quant à eux qu’un quart de seconde est nécessaire pour alterner d’une tâche à l’autre. «C’est l’intervalle de temps minimum pour que notre cerveau conscient enregistre et manipule les informations sensorielles relatives à chacune des tâches», confirme M. Baillet.

Dans un article publié en 2005, les chercheurs ont mis en lumière les mécanismes de la dynamique cérébrale responsable du clignement attentionnel. Ce phénomène — comparable au clignement des yeux — interrompt temporairement, mais inconsciemment, notre attention.

Ainsi, lorsque nous devons alterner rapidement entre deux tâches, nous risquons de perdre le fil de certaines informations. Un peu comme un conducteur qui se concentre sur son virage à une intersection achalandée et qui a perdu le fil de la conversation qu’il tenait avec son passager.

Automatismes

«Le cerveau nous permet de réaliser deux tâches simultanément si leur exécution est devenue automatique et inconsciente, grâce à l’apprentissage répétitif. C’est le cas lorsque nous marchons et discutons en même temps», explique cependant le Dr Baillet. Dans ces deux exemples, notre cerveau n’a plus besoin de mobiliser notre attention et notre conscience; elles peuvent se concentrer sur une autre action.

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Cela est d’autant plus facile lorsque les fonctions en jeu (ici, la motricité et le langage) ne sont pas en compétition. «Dès qu’on doit traiter des tâches faisant appel aux mêmes fonctions cérébrales, comme écrire un texto tout en tenant une conversation, le multitâches est impossible, sauf si l’une d’elles est automatique. Par exemple, il est possible de texter tout en chantant une chanson apprise par cœur», confirme Sylvain Baillet.

Le chercheur de McGill mentionne que le cerveau peut également développer des stratégies pour préserver sa capacité d’attention et passer plus efficacement d’une tâche à l’autre, ce qui nous donne l’impression de faire du multitâches. C’est le cas du médecin urgentiste qui, grâce à sa formation, a appris à suivre des procédures complexes de manière quasi automatique, tout en gérant et planifiant des dizaines d’autres tâches à très court et moyen terme dans sa journée de travail.

Le multitâches demande toutefois plus d’énergie au cerveau que le «monotâche», affirme Earl Miller, spécialiste en neurologie au Massachusetts Institute of Technology. Une étude publiée en 2015 par des chercheurs de l’Université du Michigan sur le quotidien des urgentologues prouve d’ailleurs que plus on sollicite son cerveau, plus il risque de faire des erreurs.

Auteur

  • Nathalie Kinnard

    Journaliste à l'Agence Science-Presse, média indépendant, à but non lucratif, basé à Montréal. La seule agence de presse scientifique au Canada et la seule de toute la francophonie qui s'adresse aux grands médias plutôt qu'aux entreprises.

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