Vivons-nous dans l’antichambre d’Orwell ?

Edward Snowden, qui vit en exil en Russie, participe à des conférences à distance.

Edward Snowden, qui vit en exil en Russie, participe à des conférences à distance.


21 février 2017 à 9h52

Qu’il est simple de nous surveiller. Nous donnons nous-mêmes les clés en acceptant les multiples contrats, souvent sans les lire, pour accéder à l’univers de la vie mobile. Nous sommes entrés dans l’antichambre d’Orwell et de son célèbre 1984 – à moins que ce ne soit Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley.

«Le danger vient de la grande opacité des nouvelles technologies», opine Vincent Gautrais, titulaire de la Chaire L.R. Wilson (Université de Montréal) sur le droit des technologies de l’information et du commerce électronique. «Les révélations sur la surveillance généralisée sont le fruit d’un concours de circonstances, comme dans le cas d’Edward Snowden. Cela aurait pu continuer, ce qui en fait un sujet d’inquiétude.»

La surveillance de personnalités publiques et de journalistes ramène le problème des mandats globaux qui peuvent être accordés par une juge de première instance pour donner tout pouvoir aux policiers. «On peut alors s’interroger sur le niveau de connivence de la police et du judiciaire», indique Vincent Gautrais.

La grande noirceur

Les révélations d’Edward Snowden, ex-sous-traitant de l’Agence de sécurité nationale (NSA) américaine ont levé le voile sur l’espionnage à grande échelle de ces organismes, qu’ils soient américains, anglais, australiens ou même canadiens. Nous sommes tous surveillés. «Les journalistes n’échappent pas à cet univers. C’est rendu tellement facile, car nous laissons des traces lisibles partout», rappelle Dominique Peschard, de la Ligue des droits et des libertés.

Avec l’adoption en 2015 de la loi C-51, sur la communication d’informations ayant trait à la sécurité du Canada – connue aussi sous le nom de Loi antiterroriste, en droite ligne avec le Patriot Act américain – les agences canadiennes peuvent chercher des traces d’actions terroristes jusque dans les courriels et les messages vocaux.

C’est d’autant plus inquiétant pour Dominique Peschard que cette loi, la plus importante du genre au Canada, «permet l’échange des données entre les agences sur des critères assez flous et larges».

Des risques réels

Mais les risques ne sont pas tous là où l’on pense. Ne devrait-on pas se méfier plus de Facebook que de la GRC? «Nous devons arrêter d’être naïfs. Utiliser des logiciels libres, encrypter nos informations sensibles, sont de bonnes mesures à prendre», assure Dominique Peschard.

Pour rendre la surveillance plus difficile au quotidien, ces technologies devraient devenir des réflexes. «Le citoyen fait partie de la solution», soutient lui aussi le professeur Gautrais, pour qui il faut prendre conscience que les informations que nous mettons sur les réseaux sociaux sont publiques.

«Il est plus difficile de les retirer que de les y inscrire, et nous sommes responsables de nos actes et de nos propos, comme le montrent de nombreux cas en diffamation», rappelle le juriste.

Mais qu’en est-il du droit censé veiller à la protection des citoyens. «Le droit est un outil et, comme pour un paquebot, c’est long et dur d’infléchir un changement de direction. En cette matière, les journalistes sont plus efficaces pour changer la culture en dénonçant les abus», note Vincent Gautrais.

Qui surveille les surveillants ?

Si l’une des solutions apparaît du côté de la technologie et du bon sens – garder secret ce que vous ne désirez pas être révélé au grand jour! – l’autre réside dans l’action politique. «Il faut mettre la pression pour amender le projet C-51 – les libéraux ont voté pour – et réclamer un mécanisme indépendant de surveillance des policiers et des compagnies de service internet», soutient Dominique Peschard.

Mais au moment où vous lisez ces lignes, les contre-pouvoirs à ce pouvoir de surveillance s’avèrent encore bien modestes. «Les associations de droits civiques et les universitaires manquent souvent de ressources, d’où la nécessité de dépasser le droit judiciaire pour se pencher sur les questions de surveillance. Il faut reconsidérer les règles et les grands principes d’imputabilité», relève Vincent Gautrais.

Pour cela, il faudrait sans doute lever les yeux de Facebook pour aller revendiquer une réelle protection des informations personnelles. Saurons-nous le faire? «Aujourd’hui, les technologies de surveillance ont dépassé la croissance du contrôle démocratique», avertit Edward Snowden.

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