Parlons chanson… avec Luc De Larochellière

Luc De Larochellière (Photo: Panneton-Valcourt)

Luc De Larochellière (Photo: Panneton-Valcourt)


24 avril 2017 à 20h48

Au fil des ans et des albums, Luc De Larochellière s’inscrit dans la durée en signant une œuvre qui se démarque tant par ses qualités formelles que par la pertinence de son propos.

Presque trois décennies après le cinglant Amère America, Luc pose à nouveau son regard lucide sur un monde en mutation, où règnent la rumeur et les «faits alternatifs», un monde où la solitude baigne plus que jamais dans la lumière bleutée des écrans de nos ordinateurs.

Les étudiants du cours Parlons chanson ont eu la chance de le questionner sur la chanson-titre de son nouvel album, Autre monde, et les leçons qu’il faut en tirer…

Un autre monde suggère que vous avez eu une enfance riche en lectures. Pour vous, quel rôle jouent les histoires et les contes dans la construction de l’individu?

Lorsqu’on est enfant on ne sait rien de la vérité, donc, rien du mensonge. Tout ça se mélange et chez certains individus ce mélange de vérité/fiction se conservera encore longtemps, voire toute la vie.

Le conte servant à transmettre des valeurs et à donner un sens à la vie, il devient pour certains l’assise de leur identité, voire de leur vie, et retirer le conte (j’inclus ici toutes les mythologies religieuses), c’est parfois se retrouver face au néant, à l’inconnu. De fait, le conte qui doit nous préparer à la réalité peut en même temps nous aider à la fuir.

Avez-vous souvenir de lectures d’enfance qui ont marqué votre imaginaire et ont pu même vous montrer la voie dans votre propre travail d’écriture?

L’enfant des années soixante que je suis a grandi avec ses classiques: Contes de ma Mère l’Oye, contes de Perrault, Cendrillon, Petit Poucet, fée marraine et gros méchant loup, mais aussi – de par une Église encore très présente – le Nouveau et l’Ancien Testament, Adam et Ève, Noé, Jonas dans la baleine, Les sept plaies d’Égypte, les Rois mages, Jésus marchant sur les eaux, etc. Des contes moraux où, en général, le bien triomphe.

Quand et comment avez-vous vécu la transition entre le monde évoqué dans le premier couplet (celui des contes) et le monde du second couplet, que vous décrivez comme un «jardin de décombres» qui se propage «sous des regards indifférents»?

Le passage à l’âge adulte en est un de confrontations, et le chemin pour retrouver une certaine sérénité dans le monde du réel est bien long, d’autant que notre réel en est un de conventions autant que de faits, et qu’il se transforme sans cesse… Bref, je n’ai pas fini de marcher!

En quoi le monde dans lequel votre fils Louis est né diffère-t-il du monde qui a vu naître votre fille Claudel, vingt ans plus tôt?

Ma fille a eu le temps de connaître le monde d’avant l’omniprésence d’internet, bien qu’elle s’y soit entièrement intégrée comme beaucoup d’entre nous. Mon fils grandira dans un monde où le virtuel ressemblera dangereusement au réel. Un monde plus ouvert mais, en même temps, en plein choc de civilisation.

Un monde de liberté, oui, mais où le capitalisme sauvage prend de plus en plus le contrôle. Peut-être verrons-nous naître de nouvelles frontières dans ce monde virtuel, pour de bonnes et de mauvaises raisons. Mais qu’il soit réel ou virtuel, ça restera un monde d’hommes.

Pour ce qui est du monde réel, les défis écologiques qui sont les nôtres semblent faire croître l’état de conscience autant que le déni de la réalité. Reste à voir laquelle de ses options vaincra. Je me croise les doigts et je fais ce que je peux dans ce qui est à ma portée pour la suite du monde, pour mes enfants.

Luc De Larochellière (Photo: Panneton-Valcourt)
Luc De Larochellière (Photo: Panneton-Valcourt)

Le troisième monde évoqué dans la chanson, qui est virtuel, le voyez-vous davantage comme un refuge ou comme une prison?

Les deux. Comme le rêve peut être, et une porte vers l’avenir et un refuge dans le passé. Je pense qu’il est bon, et même nécessaire, de se reposer, mais le repos éternel… c’est la mort.

En ce qui concerne le monde virtuel comme un portail vers un avenir, c’est clair, mais en quoi est-ce que le monde virtuel vous ramène dans le passé?

Le monde virtuel, contenant tout ce qu’on veut bien y mettre, peut aussi transporter des valeurs, des idéologies et des discours passéistes, voire carrément rétrogrades. Il est en ce moment le meilleur véhicule pour les extrémismes religieux, politiques et philosophiques.

Bref, en offrant internet au monde, la science a aussi offert à certains une tribune extraordinaire pour la nier et fournir des réponses simplistes à des problèmes complexes.

Le langage de la chanson (« Là où les êtres et le temps fuient ») suggère un parallèle entre l’internet et la drogue. Pensez-vous que l’internet peut créer le même type de dépendance?

Assurément! Même une drogue dure dont on n’a pas fini de mesurer les effets (je suis depuis quelques mois en plein sevrage de Candy Crush!).

Il nous faudra, dans les années à venir, établir toute une éthique d’utilisation saine et éventuellement intégrer des périodes de méditation à nos vies si on ne veut pas occasionner des dommages irréparables à nos cerveaux… et à notre capacité au bonheur.

Mais si vous deviez faire un bilan personnel, diriez-vous que l’internet a davantage enrichi votre vie (comme source d’information, d’inspiration, etc.) ou a-t-il davantage contribué à votre servitude?

Comme beaucoup, j’ai intégré l’internet à ma vie et suis complètement fasciné et absorbé par lui. Il est clair qu’il y a enrichissement. Il est clair aussi qu’il y a servitude.

Seul le temps et le recul sauront me dire de quel bord penche la balance. Mais je peux d’ores et déjà dire que je dois consciemment me ménager du temps hors internet pour sauvegarder mon bien-être mental. Est-ce que de jeunes esprits ayant grandi avec cette réalité auront le même réflexe?

Il est difficile de dissocier votre nouvel album de la conjoncture qui l’a vu naître, c’est-à-dire celle de la «post-vérité». Où peut-on trouver la vérité à l’ère de Trump, de l’internet et des «fausses nouvelles»?

Difficile, mais une réalité relative vaut mieux qu’un mensonge évident. Je crois au principe scientifique, à la cumulation de données basées sur des observations. La vérité a tendance à apparaître avec le temps, avec un recul, et les gens qui me disent la détenir ici et maintenant éveillent plus ma méfiance que ma considération.

Il nous faut apprendre à être humbles face à la vérité, car c’est une montagne ensevelie sous la brume, et le plafond monte très, très lentement.


Autre monde

J’ai souvenir, lorsque j’étais enfant

Qu’on me parlait d’un autre monde

Pour adoucir mes pleurs et mes tourments

Avec des fées, des colombes

Sur un très lointain continent

[…]

Pour m’endormir au cœur de l’ouragan

Je m’enfuis dans un autre monde

Pour m’étourdir à la rumeur des gens

Loin des vérités qui plombent

Bien trop cruelles, pas virtuelles

[…]

Et me voilà à ma fenêtre

À l’écran qui luit dans la nuit

Là où les êtres et le temps fuient


Entrevue réalisée par les étudiants du cours de français langue seconde Parlons chanson avec Dominique Denis. Pour en savoir davantage sur ce cours, rendez-vous sur le site www.dominiquedenis.ca


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