Une série télé peut inciter des jeunes à se suicider?

thirteen_reasons_why

28 avril 2017 à 9h01

Depuis quelques jours, les médias multiplient les articles sur la série télévisée américaine 13 Reasons Why qui, diffusée sur Netflix, aborde la thématique du suicide et montre la façon dont la jeune héroïne s’enlève la vie.

La présentation du suicide d’un personnage de fiction peut-elle vraiment inciter des jeunes à se suicider? Il semble bien que oui et c’est la population à risque qui est la plus vulnérable.

«Tous les intervenants en prévention du suicide vous le diront: quand une série télévisée populaire met en scène un personnage qui fait une tentative de suicide ou commet un suicide, il y a malheureusement des gens qui l’imitent dans la vraie vie. C’est la raison pour laquelle nous sommes inquiets des impacts possibles de la série 13 Reasons Why», lance Jérôme Gaudreault, directeur général de l’Association québécoise de prévention du suicide (AQPS).

L’inquiétude des intervenants en prévention du suicide semble de plus se concrétiser. La semaine dernière, lors d’un webinaire sur la question, des intervenants américains ont rapporté au moins deux cas de suicides et plusieurs tentatives, reliés à cette série très populaire auprès des jeunes.

Personnes fragiles à risque

En entrevue au journal La Presse, la Dre Johanne Renaud, chef médicale du programme de pédopsychiatrie à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, a déclaré que l’état de certains adolescents suivis en clinique pour des idées suicidaires s’était dégradé après avoir visionné les premiers épisodes de cette série.

Dans un document de 2002 destiné aux professionnels des médias, l’Organisation mondiale de la santé souligne que «la façon dont les médias présentent les cas de suicide peut en précipiter d’autres».

De l’avis des experts, ce sont les personnes à risque, suicidaires et dépressives, qui seraient les plus vulnérables. Cela s’explique par le fait que la très grande majorité des personnes suicidaires sont ambivalentes. «Elles ne sont pas certaines qu’elles veulent mourir, mais elles ne voient pas d’issue à leur souffrance», explique Jérôme Gaudreault.

«Si un personnage fictif vit une crise similaire à la leur, qu’aucune autre option que le suicide n’est présentée dans la série et que le personnage passe à l’acte, cela peut les inciter à faire la même chose. C’est pour cette raison que le suicide ne devrait pas être présenté comme une option par les médias, que ce soit en information ou en divertissement.»

Suicide par imitation

L’association entre média et suicide ne date pas d‘hier. On la fait remonter à la fin du 18e siècle. Peu de temps après la publication du roman de Goethe Les Souffrances du jeune Werther, dans lequel le héros se tue avec un pistolet après une déception amoureuse, il fut rapporté de nombreux suicides de jeunes hommes utilisant la même méthode, ce qui conduisit à censurer le livre.

C’est pourquoi un suicide par imitation est désigné dans la littérature par le terme «effet Werther».

Jusqu’aux années 1960, le débat sur l’effet Werther reposait sur des anecdotes et des impressions. Depuis, des études scientifiques ont examiné les relations entre les représentations médiatiques du suicide et les comportements suicidaires.

La majorité s’est intéressée au traitement du suicide dans les médias d’information, ce qui a permis de démontrer qu’une couverture sensationnaliste d’un suicide dans les nouvelles peut enclencher un effet Werther.

Certaines études ont même démontré que la couverture médiatique intensive du suicide d’une personnalité connue était associée à une augmentation des cas de suicide pouvant atteindre 40%. C’est le cas, par exemple, du suicide de Marilyn Monroe, associé à une augmentation significative des suicides dans la région de Los Angeles dans les mois suivant sa mort.

Au Québec, ce phénomène a été étudié à la fin des années 1990, lors du suicide du journaliste de TVA, Gaëtan Girouard.  Des chercheurs du Centre de recherche et d’intervention sur le suicide et l’euthanasie (CRISE) de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) ont démontré qu’il y avait eu une augmentation significative des suicides dans les semaines suivant celui de M. Girouard, ainsi qu’une augmentation de 46% des appels reçus par les centres téléphoniques de prévention du suicide durant le mois suivant son décès.

«Ces constatations ont rappelé à tous l’importance des bonnes pratiques journalistiques en matière de couverture médiatique d’un suicide», estime Jérôme Gaudreault.

Personnage qui me ressemble 

En 2010, une étude australienne a répertorié les résultats de 27 études portant sur la représentation du suicide dans les films ou séries télévisées et les comportements suicidaires réels. Conclusion: la majorité de ces études ont fourni des éléments de preuve suggérant une association.

Cependant, la force de cette association n’est pas suffisante pour qu’on puisse la qualifier de causale, estiment les auteurs. C’est qu’établir clairement un lien entre le visionnement ou la lecture d’une scène de suicide dans un média et un suicide réel n’est pas un domaine d’étude facile…

Le Dr Réal Labelle, professeur titulaire et directeur scientifique du CRISE de l’UQAM, admet qu’il reste beaucoup à faire pour mieux comprendre ce lien et mieux définir le phénomène.

Il explique que l’une des principales hypothèses repose sur la théorie de l’apprentissage social, développée par le psychologue canadien Albert Bandura. «Ce qui est important de retenir, c’est que la possibilité d’imitation existe, explique le Dr Labelle. Plus le personnage me ressemble, plus son comportement a une résonance chez moi, plus je risque de m’identifier et de l’imiter. C’est pourquoi on s’inquiète surtout pour les jeunes qui écoutent la série 13 Reasons Why».

Trois fois plus de scènes de suicides

La façon dont les médias de divertissement scénarisent les suicides inquiète aussi les chercheurs.  En analysant 1090 films de 1950 à 2000 décrivant des suicides, Patrick E. Jamieson, de l’Université de Pennsylvanie, a découvert que le nombre de films mettant en scène un suicide a presque triplé durant cette période; et que les scènes de suicide sont plus longues et détaillées qu’avant.

Le chercheur a aussi noté que la désapprobation du suicide par les autres personnages, très présente dans les films plus anciens, avait cédé la place à une absence de jugement, voire à une approbation de l’acte suicidaire, avec une tendance plus fréquente à la glorification du suicide dans les films récents. Enfin, les jeunes sont représentés de façon disproportionnée dans les films évoquant le suicide.

Cette tendance à la normalisation du suicide inquiète Sharon Casey, d’Action Suicide Montréal. «Nous sommes à une époque où nous pensons que montrer les choses crûment a une valeur éducative, mais un film dont l’héroïne se suicide devant nos yeux n’a rien d’éducatif. Au contraire, cela entretient des mythes sur le suicide et la maladie mentale. Notamment, ça véhicule l’idée qu’on ne peut pas avoir de traitement efficace pour des problèmes de santé mentale, ce qui est complètement faux», explique-t-elle.

Que retiennent les ados?

Un tel traitement médiatique pourrait être mal interprété par des jeunes téléspectateurs, estime Mme Casey. «Les adolescents n’ont pas les capacités cognitives d’un adulte. Que retirent-ils d’une histoire qui présente le suicide comme une option? Penseront-ils que le suicide est une réponse à l’intimidation et au viol, alors que la majorité des personnes qui expérimentent ces expériences difficiles ne se suicident pas? Impossible de le savoir!»

Mme Casey et M. Gaudreault de l’AQPS sont tous deux d’avis que les dramaturges, les scénaristes, les cinéastes et les producteurs devraient collaborer avec les professionnels de la santé mentale et les experts en suicide, comme cela se fait dans d’autres pays, dont l’Australie.

«Si on veut aborder cette thématique, il faut que ce soit clair qu’il s’agit d’une crise, que la personne qui souffre a une maladie mentale qui peut être traitée. Il faut aussi montrer les moyens de s’en sortir. Autrement, on risque de faire plus de mal que de bien», conclut-elle.

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