Quand les rues du Ward appartenaient aux enfants

Le début du 20e siècle en photos aux Archives de Toronto

Les enfants dans la rue Elizabeth à Toronto, 1912 et 2015.

Les enfants dans la rue Elizabeth à Toronto, 1912 et 2015.


3 avril 2017 à 23h44

Bien que cela soit impensable aujourd’hui, les rues du centre-ville de Toronto étaient envahi, au tournant du 20e siècle, par des nuées d’enfants qui y vivaient, jouaient et travaillaient, entre autres comme vendeurs de journaux.

C’est ce pan d’histoire du quartier Ward – autour de l’actuel hôtel de ville de Toronto – qu’on découvre dans l’exposition des Archives de Toronto From Streets to Playgrounds, produite en collaboration avec l’Université de Toronto, l’Université Ryerson et l’Université de Brighton au Royaume-Uni, à l’affiche jusqu’au 5 septembre, en accès libre.

Plan du quartier Ward.
Plan du quartier Ward. Très peu de bâtiments d’origine existent encore.

La rue comme aire de jeu

«Vous ne pouvez pas imaginer nos enfants d’aujourd’hui dans la rue, comme dans ce temps-là. Ils possédaient les rues, c’était leur espace», explique Adrienne Chambon, professeure à l’Université de Toronto et l’une des réalisatrices de l’exposition avec le commissaire Vid Ingelevics et Mary Anderson, Bethany Good, Ernie Lightman et Julia Winckler.

Prof à Brighton, Mme Winckler a présenté la récente exposition de photographie d’enfants de quartiers populaires de Paris à l’Alliance française de Toronto.

Des photos historiques d’Arthur Goss, photographe pour le Département municipal du Travail et de la Santé de 1911 à 1940, documentent l’évolution des rues et les changements dans les quartiers. Ce qui est frappant dans ses photos, c’est qu’il y a «toujours des enfants», quand bien même ce n’était pas ce que cherchait à montrer le photographe.

Certaines images de William James sont également exposées. Il fut l’un des photographes les plus importants de Toronto. À la différence d’Arthur Goss, William James photographiait ces enfants et ce qu’il appelait les «slums» du Ward. Ses photos montrent en effet de nombreux enfants jouant, rêvant au hasard sur la rue Elizabeth, des enfants parfois si petits que les journaux qu’ils vendaient paraissaient plus gros et plus lourds qu’eux.

Deux photographies, fil conducteur et arc narratif du projet, sont projetées sur écran afin de permettre au public de «se balader dedans» grâce à un procédé numérique. Animées pour offrir un aperçu immersif et tridimensionnel de la vie dans la rue, les deux images d’Arthur Goss montrent la rue Elizabeth entre 1912 et 1913.

Le terrain de jeu de la rue Elizabeth Street en août 1913.
Photo d’Arthur Goss du terrain de jeu de la rue Elizabeth Street en août 1913.
La rue Elizabeth de Toronto en 1912.
Photo d’Arthur Goss de la rue Elizabeth, angle Louisa, en 1912.

 Les habitants du Ward

Au milieu du 19e siècle, le développement industriel de Toronto a amené encore plus de problèmes dans les quartiers pauvres: pollution, épidémies, etc. En 1910, les réformateurs réclamaient des politiques de santé publique et de protection sociale pour pallier aux difficultés.

Des copies de rapports du Dr Charles Hastings montrent des objectifs plus larges en matière de protection sociale. Mme Chambon raconte qu’Hastings s’appuyait notamment sur ces photos d’enfants afin de prouver la véracité de ses recherches sur l’hygiène et la salubrité.

Le Ward était un quartier pauvre où l’on trouvait beaucoup d’immigrés au début du 20e siècle. D’après Adrienne Chambon, le quartier était principalement constitué d’Irlandais, Africains, Italiens et Juifs d’Europe centrale. Peu de Chinois cependant, car c’était l’époque de la «head tax», une taxe à l’immigration asiatique les décourageant de s’installer au Canada. La pratique a eu cours de 1922 à 1947.

Des photographies d'Arthur Goss et William James.
Des photographies d’Arthur Goss et William James.

Plusieurs récits démontrent que le Ward de Toronto était non seulement un quartier pauvre et qu’il grouillait d’enfants, mais que «pour un certain nombre de personnes, ce quartier transformait les enfants en délinquants».

Il n’y avait pas vraiment de terrains de jeux à l’époque. La rue était alors la continuité de la maison. Pour Mme Chambon, «il y avait une propagande contre les enfants de la rue», venant surtout du travailleur social Joseph Kelso, «qui a pourtant eu un impact très positif sur la création des aires de jeu, la première ayant vu le jour en 1909».

Pour Kelso, «la rue entraînait la criminalité». Lui aussi, dans ses rapports, reprenait des photos d’enfants jouant en groupe qu’il titrait par exemple par «La création d’un gang!» Il découpait aussi des photos d’enfants avachis ou sales: «une forme de montage Photoshop à l’ancienne», dénonce Adrienne Chambon.

Kelso avait suggéré la création d’abris pour les enfants négligés et abusés, des écoles adéquates pour les pauvres, un traitement séparé pour les délinquants et plus d’aires de jeux pour les jeunes. Au cours de sa carrière, il a également participé à la promotion des tribunaux pour mineurs, des indemnités de maternité et de l’adoption. À la suite de ces réformes, Kelso a été reconnu comme le principal expert canadien en matière de protection de l’enfance.

L’exposition From Streets to Playgrounds cite à plusieurs reprises le reformateur à propos de l’impact de la création des aires de jeux «pour ne pas être des délinquants», «améliorer l’assimilation des enfants d’immigrés», «développer la citoyenneté».

Une partie des archives de Toronto.
Une partie des archives de Toronto.

Aux Archives de Toronto, une perspective britannique est intégrée à l’exposition, traitant entre autres des questions d’urbanisme dans les années 1930. On trouve aussi plusieurs aperçus de revues d’apprentissages de la photographie par l’agence Kodak entre 1894 et 1919.

Archives ouvertes au public

Les Archives de la ville sont ouvertes au public du lundi au samedi, et de nombreux documents sont à dispositions. Une partie est numérisée, le reste en consultation libre: photographies, cartes et atlas, registres en tout genre, permis de construire…

Fraîchement rénové, ce temple culturel et informatif regorge de mystères pour quiconque se dit curieux du temps qui passe.

Une partie des archives de Toronto.
Une partie des archives de Toronto.

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