Haïti pour les yeux et le cœur

Patrice Dougé: photographe humaniste

Patrice Dougé (photo: Fabrice Guerrier)

22 mars 2016 à 10h37

Aujourd’hui on prend des photos de tout, partout, avec un portable, un iPad. Mais le vrai photographe n’est pas le détenteur de l’IPhone 7 dernier cri d’Apple. C’est plutôt celui qui photographie d’abord avec ses yeux, parce qu’il a le sens de l’ambiance, des couleurs ombres et lumières, des émotions troublantes que camoufle une image qu’il veut capter et transmettre à jamais. Le vrai photographe est un artiste visuel en action de l’aube à la nuit.

C’est celui qui entend constamment la musique des images et veut la perpétuer à travers son œuvre. Parce qu’il prétend dire sans parler, porter les non-dits, dénoncer sans mots ni scrupules, convaincre en toute liberté d’aimer ou d’exécrer. Le vrai photographe ne se limite pas au visuel, mais aussi et surtout à tout ce qui émeut chez l’humain.

J’ai croisé un tel personnage à Port-au-Prince en décembre 2015: le photographe humaniste Patrice Dougé, fils de Gérard Dougé, poète et rédacteur de l’école littéraire Pluréalisme: un mouvement littéraire haïtien classé parmi l’un des plus originaux.

Obsession pour l’image

On s’est rencontrés autour d’une carafe de vin frais, confortablement installés dans la cour ombragée du domaine enchanteur de Guylaine Mérovée-Pierre à Thomassin. D’emblée notre conversation s’est animée chaleureusement autour de notre passion commune pour la photographie.

«J’aime photographier depuis ma découverte imprévue d’une caméra délaissée au hasard par mon père quand j’avais 5 ans», a-t-il confié. «À 9 ans j’ai reçu en cadeau mon premier appareil-photo. À partir de là mon obsession pour la photographie a germé et me captive toujours depuis plus de 30 ans. Ma famille n’a pas eu le choix que de me laisser poursuivre ma destinée.»

«Jeune adolescent j’ai suivi des cours de photographie avec la photographe réputée Emeline Desert , directrice-fondatrice et propriétaire du CEPEC, le Centre d’études photographiques et cinématographiques de Port-au-Prince.»

Soul Train

«En même temps je ressentais une urgence de partir. J’étais subjugué par Soul Train, cette émission américaine de variétés créée par l’animateur Don Cornelius en 1970. Le show présentait principalement des artistes afro-américains de soul, rhythm and blues, qui se produisaient sur le plateau entourés de danseurs.»

En 1975, Patrice, 15 ans, quitte Haïti pour aller vivre chez une tante aux États-Unis. «J’étais tellement attiré par le mode de vie américain que je m’y suis très vite adapté. J’ai rapidement appris l’anglais et poursuivi ma passion pour la photographie. Durant mes études secondaires j’ai obtenu un prix d’excellence pour la qualité exceptionnelle de photos d’animaux que j’avais prises au Bronx Zoo de New York.»

Pourtant sa vie de photographe professionnel a pris un certain temps à démarrer. Au cœur du milieu nord-américain hautement compétitif, Patrice a dû monter un solide portfolio touchant divers domaines dont les sports, les événements, les portraits, les sujets d’actualité, la photo d’arts pour n’en citer que quelques-uns.

Partir pour revenir

Au début des années 1990 Patrice a lancé sa carrière comme photojournaliste auprès de Reuters en Haïti. «Durant six ans (1991-1997) j’ai suivi l’actualité haïtienne à travers mes lentilles et saisi une multitude d’images entre le rire et les larmes.» Patrice a aussi travaillé auprès des journaux floridiens Miami Herald et Sun-Sentinel.

Le photographe a fait régulièrement la navette Haïti-États-Unis durant plusieurs années; il s’est maintenant ré-établi dans son pays depuis 2015. «Encore une fois ma vie a basculé, depuis que j’ai récemment redécouvert la prodigieuse beauté d’Haïti.»

«Avec le temps j’ai réalisé que je suis parti vivre aux États-Unis parce que j’étais fortement attiré par le multiculturalisme (américain) qui à mes yeux à l’époque ne semblait pas exister dans mon pays. Je préférais aussi utiliser l’anglais plutôt que le français, la langue héritée des colonisateurs.»

Traditions culinaires

Cette année Patrice collabore à la réalisation de plusieurs projets visant la promotion de la culture haïtienne par l’image dont un livre dédié aux traditions culinaires qui sortira en décembre 2016. Il fera la tournée des régions du pays (Artibonite, Grande-Anse, Cap Haïtien) pour prendre des photos illustrant les recettes et la préparation des mets traditionnels régionaux, au sein de la grande et superbe nature d’Haïti.

Le photographe travaillera également sur les illustrations du prochain livre de l’auteur haïtien Jean-Euphèle Milcé portant sur le splendide village de Kenscoff encerclé de montagnes verdoyantes et reconnu pour ses riches productions maraîchères.

En outre, Patrice projette de réaliser un ouvrage de photos exclusives consacré aux merveilleux artistes et artisans nichés sur les hauteurs de Kenscoff.

Une autre réalisation à caractère social occupera le photographe d’avant-garde. «Il s’agit d’un projet de sensibilisation et d’éducation face à l’homophobie», a détaillé Patrice. «Ce sera un réel défi de documenter le mode de vie des transgenres en Haïti par l’image, alors que les droits des personnes LGBT, victimes de discrimination, reçoivent peu de soutien dans le pays.»

* * *
Cet article conclut le premier volet d’Arts et Culture d’Haïti portant sur la riche contribution de six artistes et activistes culturels d’exception rencontrés par Annik Chalifour durant son 4e séjour en Haïti (décembre 2015). Une pause s’impose, le temps de planifier et réaliser une prochaine randonnée en terre haïtienne. À suivre…

Je remercie mon collaborateur et ami, Frantz Dérose, passionné de son pays. Sans son appui et son dévouement sans bornes, cette aventure unique au sein de l’extraordinaire communauté artistique haïtienne ne serait pas possible – Annik Chalifour

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