Avortement: le Dr Henry Morgentaler laisse un héritage contesté


29 mai 2013 à 17h02

à 23h08 HAE, le 29 mai 2013.

MONTRÉAL – Homme de courage et de conviction, le docteur Henry Morgentaler aura changé la destinée d’une multitude de femmes à travers le Canada.

«Il considérait que les femmes se feraient avorter de toute façon, alors ce qu’il a fait, c’est sauver des vies», met en lumière la présidente du Conseil du statut de la femme, Julie Miville-Dechêne.

Sa croisade judiciaire pour faire décriminaliser l’avortement aura été marquante dans l’histoire des femmes du Québec.

«C’est impossible d’être égales si on n’a pas le contrôle sur notre propre corps, souligne la présidente de la Fédération des femmes du Québec, Alexa Conradi. Il a lutté avec nous pour ouvrir la voie de notre liberté.»

«Peu d’hommes ont pris autant de risques pour les droits des femmes que le docteur Morgentaler. Il a été jugé, condamné et emprisonné pour nos droits», a rappelé, émue, la ministre responsable de la Condition féminine, Agnès Maltais.

Cet homme «plus grand que nature (…) mérite à jamais notre respect», a-t-elle ajouté, en soulignant qu’une motion serait présentée à l’Assemblée nationale pour honorer sa mémoire.

Enfants désirés

La porte-parole de Québec solidaire, Françoise David, a également exprimé son admiration et sa gratitude envers ce grand humaniste.

«Il disait que les enfants devaient être désirés. Ça rejoignait énormément de femmes et d’hommes qui étaient conscients que la maternité et la paternité devaient être des actes réfléchis et censés», a-t-elle indiqué.

Malgré l’adversité, Mme David souligne que le docteur Morgentaler a toujours agi selon ses convictions. «Ce médecin croyait que les femmes étaient des êtres libres et autonomes, des individus adultes capables de faire des choix par elles-mêmes», a-t-elle avancé.

Anticonformiste

Dans une société où l’on tend toujours plus vers le conformisme, l’avocat Julius Grey rappelle que le docteur Morgentaler a osé s’opposer, et ce, au prix de sa liberté.

«Il a eu le courage de dire non, puisque sa conscience ne lui permettait pas d’obéir à la loi, se rappelle-t-il. Il s’est battu jusqu’au point où on a établi qu’un jury a le droit d’acquitter quelqu’un pour des raisons morales et que l’individu peut donner priorité à sa conscience.»

En menant sa croisade pour décriminaliser l’avortement, le docteur Morgentaler aura polarisé l’opinion publique pendant des décennies. «Il n’y aura jamais d’unanimité autour de ces questions-là», convient Mme Miville-Dechêne.

Cadeau empoisonné

Le président de la campagne Québec-Vie, Georges Buscemi, garde un souvenir sombre du combat mené par le docteur Morgentaler. «C’est un cadeau empoisonné qu’il nous a laissé. C’est une blessure qu’il faut maintenant guérir», indique-t-il en disant espérer que les droits des enfants à naître seront maintenant davantage respectés.

M. Buscemi conteste d’ailleurs toute avancée dans la sphère de la santé des femmes. «C’est un sophisme, lance-t-il. L’avortement n’est jamais nécessaire pour aider la santé physique des femmes. Quant à la santé psychologique, la femme peut recevoir de l’aide pour garder son enfant ou le donner en adoption.»

Son groupe Campagne Québec-Vie a organisé une vigile, mercredi soir, en face de la clinique Morgentaler à Montréal. Une dizaine de personnes y ont prié «pour l’âme» du Dr Morgentaler. L’un des organisateurs, Brian Jenkins, a indiqué que le tout s’était déroulé dans le calme, précisant qu’une femme opposée à la démonstration du groupe était venue interpeller les participants.

Mary Ellen Douglas, coordonnatrice à la Coalition nationale pour la vie, avait offert dans la journée la même note discordante. «Ce n’était pas vraiment un personnage aimable. (…) Mais les femmes pro-avortement en ont fait un héros», a-t-elle souligné en ajoutant avoir espéré jusqu’à la toute fin que le médecin se repentirait avant de mourir.

Stephen Harper

À Ottawa, le porte-parole de Stephen Harper a affirmé que le premier ministre ne commenterait pas la mort du célèbre médecin.

M. Harper a déjà signifié clairement qu’il n’avait pas l’intention de rouvrir le débat sur l’avortement. Il s’était opposé à une motion présentée par un député d’arrière-ban qui proposait de débattre de la question du début de la vie humaine.

Mark Warawa, un député conservateur pro-vie, a été l’un des rares membres de son parti à commenter publiquement la mort de Henry Morgentaler. Il a dit espérer que le médecin ait «réglé des choses avec son créateur» avant son décès.

Décédé à Toronto

Le docteur Henry Morgentaler est décédé mercredi matin à l’âge de 90 ans à son domicile de Toronto.

Héros pour les uns, assassin aux yeux des autres, cet immigrant polonais survivant des camps de concentration se targuait d’avoir mis fin à des dizaines de milliers de grossesses en 40 ans de pratique privée dans les cliniques qui portent son nom.

Il détestait néanmoins qu’on le traite d’«avorteur», un terme associé au charlatanisme et à la clandestinité, contre lesquels il a passé sa vie à se battre, au péril de sa liberté et parfois même de sa sécurité.

Il préférait de loin se décrire comme médecin et comme «spécialiste de l’avortement médical». Son objectif: rendre l’interruption volontaire de grossesse accessible à toutes les femmes, pour qu’elles aient véritablement le choix d’enfanter ou pas.

Comme le résume l’énoncé de mission de ses six cliniques, il s’agissait pour lui de faire en sorte que «toutes les mères soient heureuses de l’être et que tous les enfants aient été désirés».

Au nom de ce principe, il a été arrêté, cité à procès et emprisonné. Ses cliniques ont été vandalisées à plusieurs reprises, et il a été attaqué en pleine rue par un militant pro-vie qui n’a toutefois pas réussi à le blesser.

Malgré tout, il n’a jamais baissé les bras ni exprimé de remords. En recevant l’Ordre du Canada, à 85 ans passés en juillet 2008, il se disait fier du chemin parcouru depuis le début de son combat politique et juridique, à la fin des années 1960.

Sa reconnaissance publique n’avait toutefois pas fait que des heureux. Réagissant à l’annonce de la gouverneure générale de l’époque, Michaëlle Jean, le cardinal Jean-Claude Turcotte avait fait part de son intention de remettre son propre insigne de l’Ordre du Canada.

Mgr Turcotte avait alors soutenu ne pas partager la vision du célèbre médecin sur le respect de la vie humaine. L’archevêque de Montréal, qui avait été décoré en 1996, n’a pas été le seul à renoncer à son insigne pour ce motif.

D’Auschwitz à Montréal

Né à Lodz, en Pologne, le 19 mars 1923 dans une famille engagée, Henry Morgentaler a été déporté à Auschwitz au début de la vingtaine. Son père, sa mère et sa soeur ont trouvé la mort dans les camps nazis.

En entrevue avec La Presse Canadienne en 2004, à 81 ans, il avait déclaré que ses cinq années passées dans les camps d’Auschwitz et de Dachau l’avaient préparé à sa croisade contre la justice canadienne.

«J’ai choisi de violer la loi pour venir en aide aux femmes, une classe désavantagée de la société qui a été traitée injustement et qui s’est exposée à de terribles dangers», avait-il raconté, assis derrière le bureau de sa clinique à Toronto.

«Le fait que j’aille à l’encontre de la loi ne m’a pas dérangé, parce qu’à mon avis, les lois peuvent parfois être mauvaises», avait poursuivi le Dr Morgentaler, citant en exemple le fait qu’il ait lui-même été envoyé dans les camps de concentration pour la simple raison qu’il était juif.

Il a fait sa médecine en Allemagne au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, grâce à une bourse des Nations unies, puis s’est installé au Québec dans les années 1950 avec sa première épouse. Il a complété ses études à l’université de Montréal et a fait sa résidence à l’hôpital Royal Victoria.

«Le Royal Victoria, de même que plusieurs autres hôpitaux montréalais, offrait tout une série de services conçus pour les femmes qui avaient subi de mauvais avortements, et la plupart d’entre elles en mouraient. De nombreuses autres avaient subi des blessures si graves qu’elles ne pourraient jamais concevoir un autre enfant. C’était vraiment une situation terrible.»

Il a consacré les premières années de sa carrière à la médecine familiale, faisant dans sa clinique montréalaise la promotion de la planification des naissances et de la contraception.

Des principes jusqu’à la prison

Avant même de pratiquer son premier avortement, Henry Morgentaler s’était prononcé publiquement en faveur de la légalisation de la procédure, devant un comité de la Chambre des communes en octobre 1967.

L’affaire a fait les manchettes, attirant à la porte du médecin spécialisé en santé sexuelle et en contraception des dizaines de femmes prêtes à tout — y compris la prison — pour interrompre leur grossesse.

Jugeant la loi injuste et sa position intenable, M. Morgentaler n’avait pas su leur résister longtemps. La fille d’un de ses amis a été sa première patiente, en 1968. Dès l’année suivante, il abandonnait sa clinique de médecine familiale pour se consacrer uniquement aux avortements.

En 1973, il affirmait devant le tribunal en avoir déjà accompli 5000. À 50 ans, il avait trouvé sa voie. Il était devenu l’un des visages du combat pour la libération des femmes, dans une société qui faisait sa révolution sexuelle et sa Révolution tranquille en même temps.

En dépit de ses aveux et malgré les instructions claires du juge, un jury québécois a refusé de le déclarer coupable. Ce verdict a toutefois été renversé en appel, et le médecin a été emprisonné pendant 10 mois, au cours desquels il a subi un infarctus.

Cour suprême

La loi a par la suite été amendée pour empêcher des magistrats de renverser la décision d’un jury. Cette modification est encore connue sous le nom d’«amendement Morgentaler».

L’affaire s’est néanmoins rendue jusqu’en Cour suprême, et a donné lieu en 1976 au premier de trois arrêts sur l’avortement portant le nom du médecin. Cette décision partagée donnait raison à l’État, qui considérait alors comme criminelle toute tentative de mettre fin à une grossesse.

Le deuxième arrêt Morgentaler a été prononcé en 1988 à la suite de l’arrestation du médecin en Ontario — mais après l’adoption de la Charte canadienne des droits et libertés. Les magistrats ont alors jugé inconstitutionnelle la loi en vigueur qui obligeait une femme à obtenir le consentement d’un «comité thérapeutique» avant un avortement.

Aucun gouvernement n’a réussi à légiférer sur les interruptions de grossesse depuis ce temps. Le Canada est donc depuis 20 ans l’un des seuls pays du monde occidental à ne pas baliser la pratique de l’avortement.

Les provinces qui souhaiteraient le faire n’en ont pas le droit, puisque la Cour suprême a estimé, dans sa troisième décision Morgentaler, que l’affaire était de compétence fédérale exclusive.

Henry Morgentaler s’est marié trois fois et a élevé quatre enfants.

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