Tout perdre et recommencer

El Angel à Mexico.

30 juin 2015 à 9h33

Au milieu des années 1980, Claudine, originaire de Québec, vivait à Mexico avec son conjoint Juan et leurs petits, Feliz et Sofia, nés dans la capitale mexicaine.

Peu de temps après le décès prématuré de son père, Claudine avait rapidement épousé son Mexicain en octobre 1979. Ils s’étaient rencontrés durant leurs études à l’Université Laval; elle en traduction et lui étudiant international en génie civil. La jeune femme, douée pour les langues, avait facilement intégré l’espagnol dans sa vie de tous les jours.

Six mois après leur mariage, Juan est retourné à Mexico où il a promptement obtenu un poste d’envergure.

Claudine l’a rejoint et donné naissance à leurs deux enfants en 1981 et 1983. Évoluant au sein de l’élite mexicaine, la Québécoise adorait son mode de vie mondain au cœur de Mexico, ville riche en arts et culture.

Jusqu’au jour où la capitale fut frappée par le gigantesque séisme du 19 septembre 1985. «Le tremblement de terre (de magnitude 8,2) a causé plus de 10 000 morts, 30 000 blessés et des dégâts monstrueux. Un décor hallucinant de fin du monde. J’ai cru que je ne reverrais jamais les miens», évoque Claudine.

Elle et ses enfants furent portés disparus pendant plusieurs jours. «J’ai pu finalement prendre contact avec ma mère à Québec grâce à l’aide de la Croix-Rouge mexicaine. On leur avait fait parvenir un avis de recherche via une de mes cousines qui œuvrait au siège de la Croix-Rouge canadienne à l’époque. Ma conversation avec maman était entrecoupée de pleurs. Je réclamais plus que tout le réconfort bienveillant du foyer familial. C’est alors que mes sentiments envers ma vie à Mexico ont sournoisement commencé à changer.»

Profondément bouleversée par les événements – beaucoup plus qu’elle ne le soupçonnait – Claudine ne pensait qu’à retourner chez sa mère avec ses bambins. Elle convainc Juan de les laisser partir en vacances à Québec; le temps de se remettre de leurs émotions et que se terminent les travaux de leur hacienda en grande partie démolie par la catastrophe.

«Au fond de moi, je savais déjà que je n’avais pas l’intention de revenir à Mexico. Je voulais dorénavant élever mes enfants hors de tout danger. La peur de mourir et de les perdre m’avait marquée au fer rouge», confie-t-elle.

Trois mois passent durant lesquels Juan visite sa petite famille à deux reprises. Claudine ne suggère aucune date de retour à Mexico tandis que la relation du couple s’affaiblit. À la fin du deuxième séjour de Juan, ils se quittent sur un ton agressif. Puis Juan rappelle Claudine en la rassurant tendrement. Il lui propose de revenir pour se réconcilier.

Partagée entre ses états de mère et d’épouse, Claudine laisse les enfants sortir seuls avec leur père par un bel après-midi ensoleillé de février 1986. Ils ne sont jamais revenus.

Dès son retour à Mexico, Juan obtient la garde légale de ses deux enfants qu’il a ramenés au pays sans obstacles.

Restée au Québec, Claudine se retrouve sans aucun recours juridique. Selon la loi mexicaine, ses enfants nés au Mexique sont soumis à l’autorité parentale exclusive de leur père. En outre, l’influente famille de Juan la menace de vengeance si elle tentait de revenir en terre mexicaine.

Durant plusieurs mois la jeune femme ne reçoit que des bribes de nouvelles de la part de son ex-conjoint. Finalement, en janvier 1988, il lui apprend que Feliz et Sofia vivent désormais avec lui, sa nouvelle partenaire mexicaine et leur fille qui vient de naître.

Aujourd’hui Claudine a 59 ans, elle est sur le point de se retraiter d’Air Canada. Pour oublier la cruelle absence de Feliz et Sofia, elle a vécu dans les airs durant plus de 25 ans. Elle s’est aussi mise à peindre, surtout des portraits d’anges.

En janvier 1990, lors d’une exposition d’arts à Toronto, Claudine a rencontré Alberto, un Ontarien d’origine italienne, conseiller en acquisition d’œuvres exclusives. Ils se sont mariés l’année suivante et ont eu des jumeaux, Alessandro et Catarina, puis une seconde fille, Evelina. La famille s’est établie à Cambridge, en Ontario.

Avec le temps, sa 2e famille, les voyages constants, la peinture, sa mère âgée, Claudine a dû renoncer au Mexique et pleinement embrasser sa nouvelle vie à l’italienne. Elle a pu revoir Feliz et Sofia mais trop tard.

Devenus Mexicains jusqu’au bout des doigts, ils ne se sont pas reconnus dans la culture canadienne. Ils restent en contact avec leur mère bio épisodiquement. Le temps d’un après-désastre Claudine a quitté sa première vie, tandis que Juan n’a jamais regretté d’avoir écourté la sienne au Canada.

Bientôt sexagénaire, Claudine profite de ses avantages avec Air Canada pour se balader outre-mer avec Alberto et leurs enfants. Elle continue de vendre avec succès les peintures de ses chérubins perdus…

* * *

Cette chronique est une série de petites histoires tirées de mon imaginaire et de faits vécus, dont j’ai été témoin au cours de mon long chapitre de vie parmi le monde des expatriés et des immigrants. Un fil invisible relie ces gens de partout selon les époques, les lieux, les événements, les identités et les sentiments qu’ils ont traversés. – Annik Chalifour

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