Parlons chanson avec… Edgar Bori

Edgar Bori au piano 2015 Michel-Parent

Edgar Bori (photo: Michel Parent)

Que ce soit en vertu des combats qu’il mène à titre de président de la Société professionnelle des auteurs et des compositeurs du Québec ou du rôle clé qu’il joue auprès de la relève musicale dans le cadre du Festival en chanson de Petite-Vallée, Edgar Bori n’a jamais ménagé les efforts pour assurer le rayonnement de la chanson francophone et, par extension, de la langue française.

Si son œuvre chansonnière est caractérisée par des envolées poétiques qui ont peu d’équivalents dans le paysage actuel, Bori n’hésite pas, à l’occasion, à mettre sa plume au service de ses convictions, comme ce fut le cas pour Vos papiers, une chanson coup-de-poing enregistrée pour la première fois en 2002, et reprise onze ans plus tard, dans une version mise à jour, sous le titre de Je suis Français.

Ironiquement, cette chanson se retrouve sur son plus récent album, Malade. L’adjectif décrit-il adéquatement le diagnostic de Bori sur l’état du français dans l’hexagone? Si oui, qu’en est-il du français au Québec? Les étudiants du cours Parlons chanson avec Dominique Denis ont voulu en avoir le cœur net…

Vous passez beaucoup de temps en France. Pourriez-vous nous expliquer le processus qui a mené au choix des anglicismes « made in France » que vous employez dans cette chanson?

En débarquant en France pour la première fois de ma vie, en 1997, j’ai été frappé par les enseignes commerciales qui affichaient PRESSING, DISCOUNT STORE, JARDILAND, FAMILY VILLAGE, FILET-O-FISH (chez McDo) et multiples autres. Ce fut la graine en terre.

Mes oreilles ont ensuite cueilli les «B to B», les «mails», les «standing» les «ze news» (prononcé à la française) sans oublier la cerise sur le gâteau : le «un peu space, mon timing»…

J’ai donc commencé à relever dans le langage de tous les jours et sur les panneaux toutes les expressions que le simple hasard mettait sur ma route au fil des quatre mois qui suivirent. Total : plus de 900. Il suffisait ensuite de choisir les expressions les plus connues et les plus sonores avant de les enchaîner en rythme.

C’est bien connu que les Français sont assez chatouilleux lorsque les Québécois leur donnent des leçons de français. Comment cette chanson a-t-elle été accueillie là-bas? Et quelles réactions avez-vous reçues du côté québécois?

Du côté français, les réactions en spectacle étaient pour le moins timides dans les années 1998 à 2002. Pas facile pour des Français de France de rire de leurs travers.

Mais par la suite, conscient d’un envahissement grandissant de plusieurs expressions importées de l’anglais, le public s’est mis à applaudir de plus en plus fort à la fin des prestations. Prix de la chanson à la défense de la langue française en 2006 par l’Organisation internationale de la Francophonie, cette chanson a bénéficié d’une bonne diffusion sur les ondes. Un gage de reconnaissance.

Au Québec, la situation fut différente. Dès la première prestation, j’ai eu droit à des ovations. La chanson a aussi atteint la première place au classement de radios indépendantes.

On dit souvent que les Français pratiquent l’anglicisme intégral (dont vous donnez une liste d’exemples dans cette chanson), tandis que les Québécois pratiquent le calque, phénomène plus pernicieux et tout aussi répandu. Donc, pourquoi avoir choisi de vous en prendre aux Français plutôt qu’aux Québécois?

Petits à l’école dans les années soixante, nous avions des cours de français qui nous mettaient en garde devant «bumper», «windshield», «wiper», «steering», «shooter la puck», «parking», «la game» et autres du même genre, en insistant sur le fait que la France détenait la vraie et seule haute distinction en matière de maîtrise de la langue.

Alors qu’au Québec, dans la foulée du combat, nous inventions «courriel» et «pourriel», des mots comme «mail» et «spam» prenaient leur place en France. C’est pour cette raison que j’ai d’abord lancé mon instantané vers la cible royale. Par contre, je me suis dit qu’un jour, je m’attaquerais au côté québécois des écarts de style, comme les «j’ai tout fait pour», «canceller» et nombreuses autres expressions.

Selon vous, les artistes de la relève ont-ils un rôle à jouer dans les efforts de sauvegarde et de promotion de la langue française auprès des jeunes? Est-ce vraiment le rôle des artistes?

Je pense qu’à «liberté d’expression», il faut jumeler «liberté de choix des combats».

À chacun ses convictions. Le rôle de l’artiste sur cette question est à la fois important et négligeable. À la fois le sien et pas le sien. Un paradoxe. Mais je reste convaincu que chaque petite pierre contribue à mousser l’intérêt d’un plus grand nombre pour la langue française.

Les artistes qui le souhaitent peuvent aider la cause du non-appauvrissement de notre français. Les trouvailles, les tournures magiques, font plus facilement partie de leurs univers que les mots chiffrés des diplômés des HEC.

Évidemment, plusieurs artistes se dirigent par les temps qui courent vers des carrières internationales et utilisent aussi l’anglais comme cheval de bataille. C’est à tous et toutes que revient la responsabilité de protéger la diversité.

Que pensez-vous des efforts de francisation de l’Office québécois de la langue française, qui propose de nombreux néologismes pour remplacer certains des anglicismes énumérés dans votre chanson? Cette démarche est-elle la meilleure façon de réagir à l’hégémonie culturelle et linguistique de l’anglais?

Traduire «hot dog» par «chien chaud» est-il valable? Je vous pose la question à mon tour. Par contre, proposer «courriel» à la place de «mail» me semble plus qu’intéressant.

Une langue doit vivre dans la bouche des gens qui la parlent et qui l’apprennent. Si on invente ou propose des mots qui n’entrent pas dans les habitudes des gens, c’est un bel effort mais ça reste peine perdue. Je ne mange pas de «hambourgeois». Pour un Québécois, un «dépanneur» ne sera jamais une «bazarette»…

Le français est de plus en plus utilisé dans le monde, spécialement sur le continent africain. Bien qu’il soit peut-être en danger de recul au Québec, comme c’est le cas en Louisiane, toute action pour stimuler son utilisation est louable.

Peut-on vraiment changer le monde? On peut à tout le moins tenter de ralentir la désintégration de la langue dans certaines parties du monde. Comme on protège les espèces en danger, il nous faut réfléchir à l’urgence de propulser une langue française attirante, agréable et moderne au cœur des populations.


Je suis Français

Baby boom, cash-flow
Living room, jazz-band
Happening, manager
Footing, jackpot
Marketing et email
Water closet ou W.C.

Le lunch, le punch
De l’overdrive à l’overdose
De Miss France au milkshake
Je vis le night life non-stop
[…]
Drugstore pour pharmacie
Pressing pour nettoyeur
Fast-food pour vie meilleure
Français de flashback
Français de France
[…]
Je ne suis pas ridicule
Je suis Français.


Entrevue réalisée par les étudiants du cours de français langue seconde Parlons chanson avec Dominique Denis. Pour en savoir davantage sur ce cours, rendez-vous sur le site www.dominiquedenis.ca


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