Le chiffre 30 et les murs autour d’un monstre


6 avril 2010 à 11h23

L’Association des auteures et auteurs de l’Outaouais a récemment célébré ses 30 ans et pour souligner cet anniversaire l’Association a invité ses membres à soumettre des nouvelles ayant pour thème le chiffre 30. Les textes reçus vont en tous sens, en tout temps et en tous lieux; ils sont réunis dans un ouvrage collectif intitulé 30 – TRENTE – XXX. Selon les directeurs Michèle Bourgon et Vincent Théberge, ces nouvelles sont «une invitation au voyage, là où ordre et beauté, luxe, calme et volupté, côtoient aussi désordre et tumulte.»

Chaque nouvelle mentionne évidemment le mot ou le chiffre trente. Cela prend toutes les formes imaginables: 30 ans, page 30, 30 mai, rue des Trente-Portages, trentième rang, trente secondes, Trentin Tremblay, trentaine svelte, etc.

Dans Comment traverser une frontière en trente pas, André Ouellette écrit trente phrases qui commencent chacune par un chiffre: Trente, Vingt-neuf, Vingt-huit, etc. Michèle Lavoie, lui, offre un texte macabre où un homme décide de faire trente victimes parce que sa blonde l’a quitté à 30 ans. Quel esprit tordu!

La nouvelle qui m’a le plus charmé est Retrouvaillesde Nicole Balvay-Haillot. Le personnage est à bord d’un avion et il ne reste que trente minutes avant l’atterrissage, avant les retrouvailles. Il se demande s’il va la reconnaître après trente ans. Il se souvient de son port altier, de sa vitalité fébrile, de son esprit avant-gardiste, de sa silhouette élancée… Plus que trente secondes. «Au sortir du tunnel, elle est là, offerte à mon regard instantanément chaviré, comblé.» New York n’a pas changé. Quel punch superbe!

Dans un ouvrage collectif, il y a toujours des hauts et des bas, des textes mieux réussis que d’autres. Le style est forcément inégal. Celui de Gertrude Millaire est finement ciselé. Dans 30 heures de vol, elle décrit Philippe qui a 60 ans le 30 septembre: «Il a ce don d’équilibre pour retomber sur ses pieds malgré quelques pirouettes assez périlleuses exécutées dans le gymnase de sa vie.» Quelle belle métaphore de la vie!

Les MursPlace maintenant au premier roman d’Olivia Tapiero, Les Murs, un ouvrage où rien n’est banal, où rien n’est laissé au hasard. Dès les premières pages, la table est mise et l’attention du lecteur est captée et gardée jusqu’à la fin. Une adolescente qui vient de faire une énième tentative de suicide raconte son histoire, son mal de vivre qui la gruge jusqu’à la moelle.

La jeune femme est transférée d’un hôpital à un autre. À chaque endroit elle cherche à connaître son ennemi, elle-même. Un Monstre l’habite. Lorsqu’elle a envie de manger ou de parler ou d’embrasser sa mère, c’est le Monstre qui en a envie. Il ne faut pas que les médecins le voient, «ça leur donnerait de l’espoir en ma guérison. En attendant, je dois construire des murs autour de lui, […] car peut-être que si les autres ne voient pas le Monstre, il cessera d’exister et ils me laisseront mourir.» L’apathie déroutante du personnage nous émeut et nous fait prendre conscience, bien que ce ne soit pas l’objectif de l’auteure, d’un univers qui est complètement étranger à une majorité d’entre nous.

Olivia Tapiero s’est imprégnée de son sujet par d’intenses recherches et elle réussit à nous offrir un roman où les propos tranchants déstabilisent et donnent l’impression de marcher sur une corde raide jusqu’au tout dernier mot.

30 – Trente – XXX, nouvelles, sous la direction de Michèle Bourgon et Vincent Théberge, Gatineau, Éditions Vents d’Ouest, 2009, 240 pages, 23,95 $.
Olivia Tapiero,Les Murs, roman, Montréal, VLB éditeur, 2009, 160 pages, 24,95 $.

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