Intrusion fascinante dans un processus créatif

Benjamin Millepied à l'Opéra national de Paris: histoire d'un compte à rebours

Benjamin Millepied (à d.) supervise une répétition de son premier ballet  pour l'Opéra de Paris.

Benjamin Millepied (à d.) supervise une répétition de son premier ballet pour l'Opéra de Paris.


19 décembre 2016 à 8h18

Créer en 40 jours son premier spectacle en tant que nouveau directeur de l’Opéra national de Paris, avec pour mission de faire entrer la vénérable institution dans le 21e siècle, voilà le défi qu’a tenté de relever l’an dernier Benjamin Millepied… avant de démissionner avec fracas en août dernier et repartir pour les États-Unis où il avait déjà passé la plus grande partie de sa vie.

Les cinéastes Thierry Demaizière et Alban Teurlai se sont invités aux répétitions, dans les studios et les ateliers de l’Opéra, même sur ses toits où le chorégraphe se réfugie parfois pour respirer ou téléphoner à son épouse, l’actrice Natalie Portman (Black Swan, pour lequel Millepied a créé la chorégraphie).

Ils ont ainsi documenté son processus créatif et son résultat: la première de Clear, Loud, Bright, Forward, un spectacle de 33 minutes pour 16 danseurs et danseuses, que le tout Paris, y compris le Président de la République, attendait avec impatience.

Les réalisateurs du film «Relève», Thierry Demaizière et Alban Teurlai.
Les réalisateurs du film «Relève», Thierry Demaizière et Alban Teurlai.

Leur film, Relève (Reset dans le marché anglophone), est présenté à Toronto du 23 décembre au 5 janvier au cinéma HotDocs du quartier Bloor et Bathurst, en version originale française avec sous-titres anglais.

C’est l’histoire d’un compte à rebours: 40 jours à partir du moment où Benjamin Millepied reçoit la musique de son ami Nico Muhly, un Américain bien connu dans le milieu de l’électro pop et classique. C’est très court. Au bout d’une semaine, Millepied réalise que «33 minutes, c’est 1 minute par jour» du spectacle à finaliser et maîtriser.

Le film est un hommage au grand art et à l’esthétisme. La caméra est braquée sur Millepied (une pression de plus… mais c’était son idée!) et sur les jeunes danseurs qu’il a sélectionnés parmi les 154 appartenant au corps de ballet de l’Opéra.

Le chorégraphe Benjamin Millepied, le nouveau directeur du ballet de l'Opéra de Paris.
Le chorégraphe Benjamin Millepied.

La plupart d’entre eux, comme Millepied lui-même, ont commencé à danser à 10 ou 12 ans et sont entrés au corps de ballet de l’Opéra national à 17 ou 18 ans. Le nouveau directeur se scandalise qu’on était réticent, dans un passé pas si lointain, à inclure une danseuse noire parce que «tout le monde la regarde»…

Millepied veut aussi casser la «hiérarchie» stressante qu’on impose aux membres du corps de ballet, et il encourage la créativité et la différence, rejetant l’idée qu’un bon ballet est celui «où aucun danseur ne se fait remarquer».

«On ne savait pas en démarrant ce tournage que ce premier ballet serait aussi le dernier, et que le film serait en quelque sorte son testament et un témoignage de sa vaine tentative de moderniser une maison très ancienne et plutôt réticente aux changements de caps un peu trop brutaux», confie Demaizière à L’Express.

Les deux cinéastes ont interviewé longuement le prodige/prodigue franco-américain, dont les propos alimentent la trame narrative du film et illuminent notre compréhension d’une telle entreprise.

Ils donnent aussi la parole aux danseurs et à quelques vétérans de l’Opéra national. On croise notamment le chef d’orchestre Maxime Pascal, âgé de 25 ans, et la designer de costumes néerlandaise Iris van Herpen.

C’est l’ancienne danseuse étoile Aurélie Dupont qui succédera à Millepied à la direction du ballet de l’Opéra.

Car les ovations terminées après la première – «magnifique, je n’ai rien à redire», dit Millepied à sa troupe derrière le rideau – le chorégraphe a jugé qu’il était plus heureux à créer des spectacles qu’à gérer une grande maison de production, aussi prestigieuse soit-elle.

Les danseurs sur la scène de l'Opéra de Paris dans le film «Relève».
Les danseurs sur la scène de l’Opéra de Paris dans le film «Relève».

Entretien avec Thierry Demaizière et Alban Teurlai:

AT: Benjamin Millepied avait vu Ballet 422, un documentaire américain sur Justin Peck, chorégraphe au NYC Ballet, qui est sorti en 2015, et il a souhaité que sa création pour l’Opéra de Paris soit filmée. C’est Dimitri Chamblas, son ami d’enfance et plus proche collaborateur, qui connaissait notre travail et qui est venu nous chercher.

Le dernier qui avait pu faire entrer une caméra dans l’Opéra, c’est Frederick Wiseman en 2009 pour son film sur le Ballet de l’Opéra. Jamais l’idée ne nous avait effleurés que nous pourrions un jour faire cette immersion de trois mois au coeur du plus vieil opéra du monde. Nous avons immédiatement accepté.

L’Opéra de Paris 2.0

TD: À son arrivée, Millepied, Français de coeur, mais Américain de culture, a voulu s’attaquer de façon très frontale aux petits soucis et gros tracas de la maison, en ne mesurant peut être pas assez qu’il se trouvait dans un schéma archétypal du système français, système très alourdi par la bureaucratie et où il faut se montrer très politique si l’on veut mener à bien sa tâche.

En soit, ses envies étaient plutôt nobles: changer les planchers des studios de répétitions qui selon lui n’étaient absolument pas faits pour danser, faire entrer à l’Opéra une véritable médecine de la danse avec des soins adaptés, des médecins spécialisés, des salles d’entraînement physique dignes de ce nom, sensibiliser les danseurs sur la diététique, sur les blessures.

Il a voulu moderniser les infra structures technologiques, démocratiser l’utilisation de la vidéo dans le processus de répétition des ballets, avec écrans et caméras adéquats.

Mais son plus gros combat, et c’est peut-être là que la tension fut à son comble, c’est quand il s’en est pris à la façon dont la maison recrute et traite ses danseurs.

AT: Il a remis en question ce que sont les fondements mêmes de l’Opéra de Paris, sans mâcher ses mots quant à ce qu’il pensait des méthodes de certains professeurs ou de certains maîtres de ballet. Il est allé jusqu’à remettre en question le concours qui consiste chaque année à repérer les danseurs qui pourront monter en grade. Millepied croit à l’horizontalité, l’Opéra croit à la verticalité.

TD: Nous ne sommes pas dans le secret des dieux, mais, en choisissant Benjamin Millepied, l’Opéra a très certainement voulu profiter de l’éclairage qui serait fait sur ce tout jeune directeur, branché, talentueux, marié à une star hollywoodienne et au réseau impressionnant.

Par exemple, le Gala de l’Opéra, qui réunit chaque année les mécènes du monde entier, fut sous la direction de Millepied un des plus lucratifs que la maison a connu depuis bien longtemps. Et c’est grâce à lui.

En ramenant des marques comme Van Cleef & Arples, en créant avec Dimitri Chamblas la 3e scène, scène digitale de l’Opéra, en publiant ces répétitions sur Facebook ou des images des spectacles sur Instagram, il a indéniablement fait soufflé un vent nouveau dans la maison et amené un public qui avant lui ne s’intéressait pas à la danse classique.

Trois mois non-stop

Nous avons tourné pendant trois mois non-stop et avons ramené plus de 200 heures de «rushes». L’écueil que nous avons voulu éviter était de faire un simple «making of», sans aucune aspérité. C’est pour cela que nous avons demandé dès le début à Millepied de nous laisser sortir des salles répétition pour filmer autre chose: la vie de l’Opéra, les réunions, les moments de rien aussi.

AT: L’autre peur que nous avions était de faire un film plat, sans aucun suspense quant à son issue, puisqu’au final, tout le monde le sait, le ballet a bien eu lieu.

Heureusement pour nous, et c’est là toute la force et la beauté du documentaire, il y a des forces qui vous dépassent. Vous avez beau avoir planifié votre tournage et fait votre plan de montage, des choses se passent totalement indépendamment de votre volonté, et si vous êtes au bon moment au bon endroit, il suffit de filmer.

Et puis il y a les personnages secondaires, qu’on ne s’attend jamais à trouver lorsqu’on démarre un tournage. Je pense notamment à Virginia, l’assistante de Millepied, un second rôle extraordinaire qui donne au film beaucoup de drôlerie et de légèreté.

TD: Le film s’est tourné à une seule caméra, et que nous n’avons jamais été plus de trois à suivre Millepied. Pour ne pas déranger le chorégraphe et les danseurs au travail, et parce que l’Opéra est un immense labyrinthe et que nous devions être très mobiles.

Je crois que rien ne nous a échappé puisque nous étions là le jour où Millepied a reçu la première maquette musicale de Nico Mulhy, son compositeur. Le travail créatif pour lui commence là, pas avant. On le voit d’ailleurs, dans les minutes qui succèdent à la découverte de cette musique, se précipiter dans les couloirs de l’Opéra pour aller au Foyer et griffonner sur un vieux cahier les premières esquisses de ce qui sera, 39 jours  plus tard, sa création.

Artistes impresionnants

AT: Ce qui m’a le plus impressionné, c’est l’implication et l’abnégation dont les danseurs doivent faire preuve comparé à la dimension éphémère d’un ballet. Ils répètent plus de 30 jours, 8h par jour, se donnent à fond alors que le ballet ne sera joué que 11 fois.

En les voyant répéter, chercher le geste pur, le mouvement parfait, cela me semblait parfois dérisoire au regard du peu de fois qu’ils allaient interpréter cette chorégraphie en public.

TD: L’autre chose très frappante quand on approche d’aussi près ces danseurs, qui comptent parmi les meilleurs au monde, c’est ce mélange de puissance physique et de fragilité. Il faut les voir passer près de vous, sauter, se réceptionner, faire des portés pour réaliser tout ce que cela demande en force et vitalité.

Mais à la fois, et on le voit dans le film, la blessure est omniprésente. C’est la crainte qui les habite tous, en permanence. Ils prennent soin d’eux, se protège beaucoup, mais quand le faux mouvement ou la mauvaise réception arrive, cela peut être terrible. Ils sont alors immédiatement écartés du ballet, voire de la saison complète. Nous en avons vu certains danser blessés le soir de la première, sans le dire au personnel, par peur de perdre le rôle.

Ambition

Notre ambition avec Relève n’a jamais été de faire un film qui s’adressait uniquement aux balletomanes. Nous voulions que ceux qui n’avaient jamais vu un ballet de leur vie puissent être captés par la beauté de cet art, et aient envie de rester 1h40 devant un écran.

Le soir de la première du film à Paris, certains sont venus le voir à reculons de peur sûrement de s’ennuyer ou de ne pas avoir les codes. Ils sont sortis conquis par le personnage, par ces jeunes danseurs magnifiques, mais surtout par l’art du ballet!

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