Exportable, la démocratie?


30 janvier 2007 à 13h18

De plus en plus, les pays africains tiennent des élections, à l’image des démocraties modernes. RDC, Mauritanie, Togo, Tchad, Cameroun, Burkina Faso… La liste est longue et les résultats ne sont pas partout probants. Condition indispensable à l’aide internationale, la démocratie est-elle vraiment exportable en Afrique?

Tout Africain naît démocrate, croit dur comme fer Mamady Nabé, un Guinéen du Québec. Il en veut pour preuve le bol partagé lors des repas ou encore le fameux arbre à palabres, la variante africaine traditionnelle du parlement: «Que veut-on dire par démocratie?», demande l’homme d’affaires de 39 ans. Ce qu’on a amené en Afrique et qui a engendré des guerres civiles, c’est une autre forme de colonisation. Pas la vraie démocratie.»

Il n’est pas le seul à s’interroger. Aziz Fall, politologue d’origine sénégalo-égyptienne dans deux universités montréalaises, s’insurge contre la croyance «qui veut faire de la démocratie un monopole occidental en niant son existence ailleurs». Il reproche aux élites africaines d’oublier les modes de régulation traditionnels. «L’idée de transition démocratique est une aberration, affirme M. Fall. La démocratie est un processus inhérent aux populations et ne s’exporte pas!»

Pas si sûr, estime de son côté Mamadou Gazibo, professeur de sciences politiques à l’Université de Montréal. Selon lui, la démocratie peut s’adapter à n’importe quel contexte, à condition qu’elle soit en prise réelle avec la société.

Mais pour ce Nigérien d’origine, pas de «prêt-à-porter» dans le domaine: «Il est impossible d’implanter un modèle démocratique sans tenir compte de la diversité. Ce qui est concluant au Mozambique ne le sera pas nécessairement au Togo. Et vice-versa.»

«Bonne gouvernance de façade»

Devoir moral ou intérêt stratégique? Sur 53 pays africains, 11 sont considérés démocratiques, 20 le sont partiellement et une vingtaine qualifiés de non-libres. «En une quinzaine d’années seulement, on est passé de quatre pays africains considérés relativement pluralistes (Sénégal, Botswana, Île Maurice, Gambie) à un panorama beaucoup plus nuancé», se réjouit Mamadou Gazibo, citant le Ghana comme un exemple d’alternance politique.

Aziz Fall, lui, n’est pas d’accord: «Les critères retenus pour ces baromètres sont calqués sur le modèle occidental. En Afrique, tout change pour que rien ne change. La même bande est là depuis vingt ans, mais on la classe maintenant sous la rubrique  »bonne gouvernance ». Même l’assassin de Thomas Sankara est considéré démocrate parce qu’il a créé un système multipartiste de façade.»

La tenue d’élections libres a beau se généraliser, certains restent sceptiques. «On a tendance à réduire le principe démocratique à des élections, dit Franklin Midy, un sociologue d’origine haïtienne. Les grandes puissances imposent une démocratie rapide, mise en œuvre par des technocrates aux objectifs techniques, sans conscience des réalités sociales.»

Un peu partout dans le monde, et notamment en Afrique subsaharienne, on assiste néanmoins à un renouveau des luttes citoyennes et à une hausse des aspirations démocratiques. Certains considèrent même ces nouvelles démocraties comme les laboratoires d’une éventuelle démocratie participative. Car, dans maints pays développés pratiquant la démocratie représentative, le nombre des électeurs baisse constamment depuis quelques décennies: «On ne vote plus positivement pour un candidat, mais pour l’autre équipe, par défaut», constate Franklin Midy.

Chèque en blanc

Selon L’opinion du monde 2006, un sondage mené par Gallup International, moins de la moitié des personnes interrogées dans 68 pays de la planète estiment que les élections sont libres et justes dans leur pays, tandis qu’un maigre 30% croit que leurs dirigeants gouvernent selon la volonté de la population. Néanmoins, 79% des sondés considèrent la démocratie comme le meilleur des régimes politiques.

Certains reprochent aux chantres du modèle démocratique américain de servir, sous couvert d’exporter la liberté, d’autres ambitions: «Une autorité mondiale est déjà imposée à la faveur de la prétendue sécurité», dénonce Aziz Fall, qui y voit une renonciation inavouée aux aspirations démocratiques. Pour lui qui a porté l’affaire Sankara au Comité des droits de l’Homme des Nations unies, la seule véritable expérience de démocratie populaire en Afrique est celle de Thomas Sankara, «traité d’archaïque et de totalitaire parce qu’il ne flattait pas l’ordre dominant».

Mamadou Gazibo est plus nuancé. Il craint qu’un processus électoral tout à fait transparent laisse place à des acteurs qui croient avoir un chèque en blanc, comme on le reproche à Abdoulaye Wade, au Sénégal.

Après avoir vécu une succession de régimes autoritaires dans son Niger natal, il dit apprécier le changement de régime survenu dans son pays: «Aujourd’hui, je peux rencontrer le Premier ministre et le critiquer face à face, dit-il. Il faut arrêter de voir la main extérieure partout et prendre ce qui vient d’ailleurs lorsque c’est important. Le repli sur les valeurs africaines serait un échec. Le métissage démocratique est porteur de progrès.»

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