Avoir ou faire du sens?

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Il y a de ces expressions calquées de l’anglais qui prennent de plus en plus de place dans la langue française. La langue française parlée, on s’entend. Parce que dans le registre soutenu, ça ne passe pas encore. Heureusement d’ailleurs. C’est le cas de l’expression «faire du sens», que l’on emploie maintenant à toutes sortes de sauces.

Évidemment, l’expression «faire du sens» est un calque de l’anglais «to make sense».

La Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française, nous rappelle qu’il existe, en français, plusieurs façons d’exprimer correctement la même idée. On peut dire, par exemple : «avoir du sens», «être logique», «tenir debout», «être sensé», «être une bonne idée».

Ainsi, au lieu de dire «ce que vous dites fait du sens», on pourrait dire : «ce que vous dites me semble logique». Et on pourrait remplacer «Son analyse ne fait pas de sens» par «Son analyse ne tient pas debout».

De même, on peut remplacer «un choix qui fait du sens» par «un choix sensé». Ou encore: «Ça ne fait pas de sens!» par «C’est à n’y rien comprendre!» ou «C’est complètement insensé!». Les exemples fautifs sont nombreux et heureusement, les solutions de rechange le sont tout autant.

Quand on fouille dans des dictionnaires bilingues, on remarque que l’expression «to make sense» se traduit généralement par «avoir du sens» ou «avoir un sens». Suivant cette traduction, il est étonnant de constater que c’est surtout sa forme négative qui survit dans l’usage. On dit beaucoup plus souvent : «ça n’a pas de sens» ou «ça n’a aucun sens».

Mais cela ne règle pas le problème de l’emploi fautif de «faire du sens».

Si on est prompt à condamner «faire du sens», il semble qu’on soit davantage tolérant envers la forme négative «ne pas faire de sens» ou «ne faire aucun sens». Même des linguistes, dans les explications critiques qu’ils donnent sur certaines définitions ou sur certaines traductions.

Dans son ouvrage intitulé Le français et les siècles, Claude Hagège mentionne ceci: «baby-foot, inventé en France à partir de mots anglais, et ne faisant aucun sens pour un anglophone […]».

Certains estiment que c’est l’ajout d’un qualificatif comme «aucun» (ne faire aucun sens) ou «grand» (ça ne fait pas grand sens) qui rendrait acceptable – ou moins fautive – l’expression avec «faire». Même en fouillant dans différents ouvrages et sur le web, on ne trouve toutefois pas de reconnaissance «officielle» de la rectitude de l’expression «faire du sens».

On la condamne même dans le Colpron, dans le Multidictionnaire de la langue française et dans les répertoires d’erreurs à éviter publiés par certains médias.

Mentionnons toutefois que c’est tout le contraire pour l’expression «faire sens», qui signifie «avoir un sens, être intelligible» et que l’on dit tout à fait acceptable en français. Elle s’emploie notamment en philosophie et en littérature, sans article.

Alors se pourrait-il que la faute ne consiste, en fait, à rajouter un article comme «de» ou «du»?

La question reste entière. Mais le Bureau de la traduction du gouvernement fédéral consacre un article sur le sujet, dans lequel il est mentionné que l’utilisation de «faire du sens» et de «ne pas faire de sens» est assez répandue dans certains médias.

Dans un article de L’actualité langagière publié en 2007 et portant sur l’expression «faire du sens», Frèdelin Leroux confirme que cette tournure se répand. Et il ajoute: «On peut se demander pourquoi, d’ailleurs, puisqu’il est quand même plus simple de dire que telle chose a du sens (ou n’a pas de sens). Il faut croire que ‘faire’ ajoute un petit quelque chose de sérieux, de réfléchi, peut-être.»

«Bien sûr, on peut y voir l’influence de l’anglais. À ce moment-là, pourquoi cette influence n’est-elle jamais évoquée dans le cas de ‘faire sens’? C’est pourtant encore plus près de ‘to make sense’», conclut-il.

Et on ne peut que lui donner raison.

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